Mercredi 4 janvier 2012 3 04 /01 /Jan /2012 23:27

Ce numéro de La règle d'Abraham, revue d'herméneutique traditionnelle consacrée principalement à l'étude des trois traditions monothéistes et qui fête à cette occasion son 15e anniversaire, vient de paraître (directeur de la rédaction: Patrick Geay). J'en fais mention ici car il comporte une étude de l'auteur de ces pages, qui se veut une approche herméneutique des emblèmes du tarot dans la perspective spécifiquement médiévale qui les a vus naître. Le lecteur intéressé par cette publication peut se rendre sur le site de la revue: http://www.regle-abraham.com, ou sur le site de l'éditeur-diffuseur: http://editionsarche.com

 

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Par hervé poidevin
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Lundi 20 décembre 2010 1 20 /12 /Déc /2010 14:36

Un visiteur du Net, M. Benjamin Fornazero (1) exprima, dans un commentaire laissé sur ce blog, ses doutes quant à la validité de la démonstration de Serge Ramond concernant l'inanité d'une partie des relevés du chanoine Tonnellier à Domme (cf la page: Le faux dans l'archéologie du Trait glyptographique). Sa critique porta essentiellement sur la question des procédés de relevé et sur les mérites comparés de l'une ou l'autre technique employée par chacun des "protagonistes", s'attachant finalement à démontrer le caractère peu précis du moulage, mais avec des arguments reposant hélas sur une grande méconnaissance des moyens mis en oeuvre lors de la prise d'empreinte et de sa reproduction. Je lui fis donc part de mes objections au cours d'une brève correspondance qui suivit son intervention, échange durant lequel il admit bien volontiers ses erreurs de jugement. Cependant, puisque le fond du sujet n'était pas tant de discuter du caractère plus ou moins irréprochable des diverses techniques de relevés (les deux sont également excellentes) mais bien de mettre en doute l'existence de registres de gravures figurant seulement sur les estampages Tonnellier et n'apparaissant pas sur les moulages de S. Ramond, pourtant exécutés à la même époque, j'assurai à mon correspondant, en guise d'arbitrage, outre de l'impeccable fiabilité du moulage lorsqu'il est exécuté techniquement dans les règles, ce dont évidemment on ne pouvait douter concernant S. Ramond, qu'il était d'une part impossible qu'un quelconque registre de gravures, si fin ou érodé soit-il, n'apparaisse pas à la vue dans les conditions d'éclairage rasant adéquates (mais on pourrait encore supposer qu'aujourd'hui l'érosion ait eu raison de ces "révélations"... argument que j'ai moi-même entendu); et que d'autre part, l'intervention directe du chanoine sur ses estampages (il repassait au stylo les creux du papier avant d'en effectuer la lecture) rendait éminement suspectes ses "découvertes", d'autant qu'il produisit le même phénomène à Gisors, avec des manies "profusionelles" identiques c'est à noter (repétition pléthorique d'un même élément graphique) qui en disent plus long à mon sens sur les "tics" psychologiques de l'ecclésiastique que sur la réalité concrète des images miraculeuses qu'il soumit au public et à la communauté scientifique de l'époque, et sur lesquelles il fonda les thèses qui le firent connaître.

 

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Domme. Le Paradis. Estampage publié dans la revue Archéologia, avec les fameuses "têtes de sarrazins" imaginées par le chanoine Tonnellier

 

 

A contrario, et pour avoir quelque peu suivi de près la pratique de S. Ramond, je puis affirmer -s'il était encore nécessaire- que la réalisation du type et du contre-type lors de la production d'un moulage est une opération purement "mécanique" qui ne peut être suspecte de laisser place à aucune forme de subjectivité, même inconsciente, et par laquelle bien entendu le rendu est toujours en tous points conforme à l'original. Mais puisque la thèse, à mon sens indiscutable, de la malhonnêté partielle du travail

de notre chanoine semble encore aujourd'hui, et malgré des arguments avancés qui d'ailleurs ne sont toujours pas valablement réfutés, difficile à admettre pour certains caractères sourcilleux, il semblerait qu'une preuve de plus fût nécessaire, cette fois-ci définitive et qui achèverait de clore un débat qui n'a que trop duré. C'est l'objet de cet article que d'en faire état, espérant qu'elle convaincra les plus exigeants et pour tout dire, toute personne animée de la plus simple bonne foi. Cette preuve nous est fournie par un autre correspondant du Net, Serge Avrilleau (dont le site figure en lien sur ce blog), à qui j'ai demandé, suite à une abondante correspondance, d'intervenir directement dans ces pages, car il m'a semblé que nul n'était mieux placé que lui pour défendre l'argument dont il était l'initiateur.  

Afin de présenter l'homme, non je précise pour avancer un quelconque argument d'autorité à l'appui d'une thèse qui nous le verrons, se suffit à elle-même, mais parce qu'il est nécessaire que les intervenants sur ce blog soient parfaitement situés par le lecteur, on peut dire en résumé qu'il est un spécialiste incontesté des grottes et souterrains du Périgord, dont il a entrepris le recensement complet dès 1968 (2). Il étudia à ce titre les gravures et peintures préhistoriques, notamment à Lascaux, au sein de l'équipe qui préconisa la fermeture du site au public, et fut, entre-autres lieux, le découvreur de la grotte préhistorique de Jovelle (Dordogne). Son activité considérable (3) le mena à s'intéresser plus largement à la glyptographie souterraine en Périgord où il recensa plus de 200 sites, mais aussi aux graffiti en général, dont il devint également un spécialiste. 

Il établit entre-autres, et c'est ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, un relevé quasi-complet des graffiti templiers de la Porte des Tours à Domme. C'est donc à ce dernier titre qu'il m'a fait parvenir le texte qui va suivre, s'adressant directement à M. Fornazero, mais qui est évidemment destiné à toute personne possédant les mêmes doutes que ceux de notre correspondant concernant le "problème Tonnellier".

 

Hervé Poidevin.

 

 

Monsieur Fornazero,

 

comme vous je m'intéresse aux graffiti et aux templiers en général, mais en particulier aux graffiti présumés templiers de Domme. Et je voudrais revenir, avec vous, sur les travaux de M. Ramond et de M. Poidevin.

M. Ramond a effectué des moulages à Domme au moyen de la plastiline et il y a trouvé très exactement ce qui existait à l'époque, c'est-à-dire des graffiti de prisonniers, probablement templiers, d'une importance et d'un intérêt exceptionnels. Serge Ramond (aujourd'hui décédé) n'avait rien ajouté à ses moulages, qui sont donc absolument fidèles. Ces moulages n'ont donc pas pu révéler ce que le chanoine Tonnellier a ajouté de sa main sur ses estampages, en l'occurrence des inscriptions qui n'ont jamais existé. Pour fournir des preuves de l'imposture du chanoine, nous n'aurons pas beaucoup de difficultés, si ce n'est à le faire admettre aux gens de Domme qui ont cru longtemps à sa parfaite honnêteté et à l'infaillibilité de sa science; des preuves il en existe, elles sont nombreuses et pas seulement à Domme. Pour l'exemple, je vais vous en fournir une, difficilement discutable:

dans la prison de la Porte des Tours à Domme, les scènes de chevalerie et celles représentant "le Paradis" et "le Vendredi Saint" où le chanoine Tonnellier a inventé 2050 sarrazins (Archéologia) ont été exécutées sur des pierres portant très ostensiblement leur layage d'origine, c'est-à-dire les laies, rayures diagonales et parallèles laissées par l'outil nommé laye ou "chemin de fer" (à cause du bruit) du tailleur de pierre. Or ce layage, exécuté sur la pierre avant la construction de l'édifice, est encore aujourd'hui intact et parfaitement visible sur place et sur toutes les bonnes photographies. Il est évident que si des dessins de têtes multiples avaient été gravés en même temps que les scènes principales, ce layage aurait disparu et aurait été détruit par les multiples têtes de prétendus sarrazins, qui n'ont donc jamais existé. Il faut songer que les visages imaginés par le chanoine correspondent peut-être aux multiples martelages nécessaires à l'estampage, au moyen d'un maillet de bois, frappé à de multiples reprises sur toute la surface du carton mouillé pour le faire adhérer profondément dans le creux des traits gravés. Ces impacts répétés laissant tous une empreinte similaire ont peut-être suggéré au chanoine une multitude de visages identiques totalement imaginaires. J'ajouterai que la plupart des gravures présentes dans cette prison de Domme sont probablement l'oeuvre authentique des 70 Templiers qui y ont été enfermés. Il n'était pas nécessaire d'y ajouter des sentences pour affirmer leur foi et leur conviction chrétienne; les crucifix sont là pour en témoigner largement.

D'autre part le chanoine Tonnellier est bien connu pour avoir procédé en d'autres lieux dans les mêmes conditions contestables qu'à Domme et la vérité sur ces agissements honorerait la ville de Domme et ce superbe site, malheureusement non protégé, plus que la tolérance aveugle qui a sévi à ce jour.

Mais les méfaits de ces agissements condamnables vont plus loin qu'il pourrait paraître de prime abord: je n'en veux pour preuve que cette phrase écrite par Régine Pernoud dans son ouvrage "Les Templiers": "Il reste que les graffitis émanant de templiers sont en effet intéressants et dans bien des cas contribuent à révéler une mentalité: celle de prisonniers accablés sous d'injustes accusations: ainsi en est-il de ceux qu'a découvert, dans la tour de Domme en Périgord, P.-M. Tonnellier, où, à travers des inscriptions vengeresses (Clemens destructor Templi), de très beaux crucifix, des anges d'apocalypse, les templiers clament l'injustice de leur sort et le calvaire qu'ils subissent. Là est l'histoire,..."

Je trouve déplorable qu'une personne de la notoriété de Régine Pernoud se soit laissée inffluencer par les erreurs d'un ecclésiastique aux méthodes contestées. Et les congratulations à l'égard dudit chanoine se sont malheureusement multipliées à l'infini; il serait grand temps d'arrêter cette hémorragie. M. Hervé Poidevin est de mon avis.

Pour avoir relevé moi-même la plupart des graffiti de Domme au moyen d'un procédé qui n'a eu aucun contact avec la paroi, je suis convaincu que nul n'est infaillible, et qu'en matière de recherche, l'argument d'autorité ne doit pas emporter la décision finale. La prudence et la circonspection doivent en permanence maintenir éveillée l'attention du chercheur sérieux. nous pouvons nous tromper et, finalement, c'est de la concertation mutuelle que naîtra la vérité la plus approchée.

 

Serge Avrilleau

 

 

NOTES:

 

(1) Le travail de M. Fornazero sur Domme est visible sur son site: http://www.templiers-de-domme.fr

 

(2) Ce recensement fait l'objet d'une publication, dont 6 volumes sont parus jusqu'à ce jour:

-Cluseaux et souterrains de Périgord, tome 1, le Bergeracois, en collaboration avec Brigitte et Gilles Delluc, préface du Pr Raymond Mauny, ed. Archéologie-24, 1975; même tome, en deux volumes, ed. Libro-Liber, Bayonne-Périgueux, 1996 et 2004; tome 2, le Ribéracois, 1ère partie, ed. Libro-Liber, Bayonne-Périgueux; tome 3, le Ribéracois, 2e partie, même éditeur; tome 4, le Ribéracois, 3e partie, ed.

P.L.B, Le Bugue, Dordogne. D'autres volumes sont en cours d'édition ou en préparation.

On peut noter aussi que Serge Avrilleau a publié une remarquable typologie des graffiti de Périgord, qu'il est possible sans conteste de conseiller à toute personne s'intéressant aux études glyptographiques, tant son caractère exhaustif, la justesse du classement et des commentaires, en dépit de quelques imprécisions concernant la "triple enceinte"(généralement partagées toutefois à l'époque de sa publication), dépasse largement le cadre géographique auquel elle est censée se limiter  (Essai de typologie des graffiti anciens, signes et autres marques gravées du Périgord, dans Bulletin de la Société Historique et Archéologique du Périgord, tome CXXVIII, année 2001).

 

(3) L'intérêt de notre correspondant pour l'archéologie souterraine, qui prit racine dès l'âge de 14 ans (1947), le mena vers la Société Francaise d'Etude des Souterrains, dont il assuma la charge de Président National de 1978 à 1988 et où il anima la revue Subterranea. Il organisa à ce titre de nombreux congrès internationaux en Europe. Il possède à son actif plus de 2100 explorations souterraines.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

Par hervé poidevin
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Lundi 29 novembre 2010 1 29 /11 /Nov /2010 21:53

Les graffiti dont il va être question dans cet article, fait exceptionnel sur ce blog, ne concernent pas la période dite "médiévale". Il est possible que l'énigme qu'ils proposent prenne place dans un temps qui lui succède de peu, justifiant peut-être, à la rigueur, que j'en fasse état ici. Cependant rien n'est véritablement certain: aucune hypothèse à l'heure actuelle concernant leur origine, leur(s) auteur(s), et à fortiori leur signification, ne résiste pleinement à l'analyse. Et si ces gravures demeurent obstinément muettes, c'est qu'elles n'obéissent à aucun type iconographique connu, ne comportent aucune graphie véritablement identifiable (évidemment aucun millésime), ne se trouvent à ma connaissance qu'à Loches (Indre-et-loire) et pourtant leur homogénéité graphique, leur récurrence malgré leur dispersion dans un certain périmètre public de la ville (principalement aux alentours de la Cité Royale), laissent supposer qu'ils n'ont pas été laissés là par des graveurs occasionnels animés d'un simple esprit ludique. Les dessins ne sont pas le fait d'enfants non plus, puisqu'ils sont tous situés à la hauteur du regard d'un homme adulte (1). L'objet de cet article est donc principalement, on l'aura deviné, de solliciter la sagacité des visiteurs du Net et de tenter, par leur entremise, de collecter des éléments d'information nouveaux, voire des pistes de réflexion un tant soit peu argumentées, qui permettraient d'étoffer un dossier décidément trop mince, et pourquoi pas de contribuer à mener à tout ou partie d'une solution qui se fait attendre, il faut bien le dire, depuis déjà quelques décennies... 

 

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Fig. 1: planche de relevés effectués au XIXe siècle, publiée par André Renard en 1947.

 

On peut sans crainte parler d'un véritable corpus de signes concernant ces étranges témoignages, puisqu'ils se plient facilement à une typologie relativement restreinte, malgré diverses variations et quelques exceptions, comme nous allons le voir. Mais la première publication qui fit état de ces signes, due à André Renard dans  Le Flambeau du Centre en 1947 (2), le fit sans ordre, dans une planche confuse mêlée d'éléments exogènes selon toute probabilité, avec seulement quelques rares commentaires, bien qu'assez justes, pour les éclairer (Fig. 1). Il est donc difficile d'en tirer des observations sûres, d'autant qu'une très large partie des gravures figurant sur la planche a disparu aujourd'hui; et qu'il s'est lui-même contenté de publier des relevés qui ne sont pas de sa main, mais d'un certain Picard, érudit Lochois qui les réalisa autour de 1887 si l'on en croit l'auteur. La première (et dernière à ma connaissance) tentative d'expertise véritable de ces graffiti est due à Ulysse Jollet, alors guide au donjon de Loches (il sera plus tard responsable du château de Chinon), qui prit la peine, alerté sur le sujet par M. Rioland, professeur à la retraite et chartiste amateur possédant quelques gravures sur le mur extérieur de sa maison, de faire un nouvel état de la situation. Il parcourut donc les rues durant ses heures de relâche, établissant de nouveaux relevés et effectuant de nouvelles observations qui donnèrent lieu à des hypothèses dont il fit état dans le Bulletin des Amis du Pays Lochois (3) et lors d'une intervention au premier colloque sur les graffiti anciens organisé à Loches par l'ASPAG, en 2001 (4) (Fig. 2).

 

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 Fig. 2: types de profils relevés par Ulysse Jollet. La taille de coiffe la plus représentée est la forme 3 (en bas); environ 42 exemplaires, allant du simple chapeau "triangulaire" à un chapeau résumé par une simple "pointe". La même forme, mais de petite taille est représentée environ 9 fois (forme 1, en haut à gauche. La forme "en calotte" (forme 2, en haut à droite) est reproduite à peu près 15 fois. Deux profils ne possèdent pas de coiffe, si l'on excepte les têtes à cupules (voir plus loin). Dans un cas (rue du Rocard), le chapeau est remplacé par un signe indéterminé (document U. Jollet).

 

  Je lui demandai quelques années plus tard de me communiquer ses relevés et observations, et au vu des documents, me décidai à mon tour à me rendre sur les lieux. Mes observations ne furent pas différentes des siennes à quelques détails près, et je décidai de mettre de côté la publication de 1947, peu sûre à mon sens, pour me concentrer sur l'état actuellement observable  des gravures, me basant sur les relevés de mon prédécesseur et sur les indications topographiques qu'il avait établies, fondements sur lesquels je vais tâcher, en plus de mes propres  observations, de présenter ici la question.

Ces étranges gravures, qui sont composées de profils schématiques standardisés malgré quelques variations, notamment dans la coiffe, et de graphies montrant divers signes isolés ou en petit groupe accompagnant ou non les "portraits", ont visiblement été disséminées selon un parcours précis qui ceinture sensiblement  la Cité Royale, celle-ci n'étant pas complètement épargnée puisque têtes et signes

figurent par exemple dans les meurtrières du rez-de-chaussée de la barbacane située en avant du chatelet d'entrée de la citadelle; et s'étendant jusqu'aux faubourgs de la ville, au nord-ouest et au sud (5). On peut constater que les graffiti se trouvent tous sur des bâtiments ou murs construits ou existants au XVe siècle, ce qui permet peut-être de fixer une date minima quant à leur exécution, et laisse supposer qu'ils ne sont probablement pas postérieurs au XVIe siècle, car on ne les rencontre pas sur des édifices plus récents (A. Renard, U. Jollet). Les dessins sont tous (à l'exception de ceux de la barbacane) localisés dans des lieux publics, sur la maçonnerie extérieure de murs "bordant la chaussée d'axes très fréquentés ou sur ceux limitant des carrefours importants" (U. Jollet). A l'extérieur de la Cité Royale, on note leur présence sur deux édifices remarquables: la chapelle Notre-Dame de Vignemont à proximité, édifice de transition entre le roman et le gothique, et c'est à noter, proche de laquelle on peut constater une plus grand concentration (rue du Rocard); la tour de Mauvières (XIVe siècle), dans le faubourg sud de la ville.

La plupart des hypothèses formulées pour justifier la présence de ces inexplicables gravures dans un tel contexte sont, il faut bien le dire très floues, on s'en sera douté, et se limitent à d'improbables généralités tant les points d'appui concrets font défaut: "repères conventionnels, traces d'une véritable signalisation à l'usage des membres d'une société secrète contemporaine des guerres de religion" (A. Renard); "dénombrement, puisque "la majorité de ces graffiti sont situés à proximité de portes d'habitation, de passages piétonniers, ou bien encore au début de ruelles (U. Jollet); "marquage laissé par des soldats ou des espions" puisque beaucoup de ces graffiti se trouvent en des endroits stratégiques pour observer la forteresse, ou sur des lieux où sont possibles d'importants rassemblements (U. Jollet). Il est évident que tout ceci n'emporta pas vraiment l'adhésion, à commencer par celle de leurs auteurs eux-mêmes.

Il est cependant à mon sens une supposition, qui fut d'abord formulée puis très vite délaissée par Ulysse Jollet, qui mériterait d'être approfondie, même si la formulation restreinte qu'il en donna et les lacunes de ses propres observations ne permirent pas d'en explorer toutes les possibilités: sa première idée fut en effet de relier les mystérieuses gravures au milieu des tailleurs de pierre ou des maçons; il renonca cependant à cette hypothèse car n'ayant en vue que les marques de tâcherons,  il était évident que plusieurs têtes ou plusieurs graphies pouvant figurer sur la même pierre, il était improbable qu'on eût à faire à des signes de ce genre (hypothèse que repoussa d'ailleurs A. Renard), qui auraient ainsi marqué le travail de plusieurs ouvriers... comme les auteurs d'un même ouvrage. J'ajouterai que cela ne ferait que repousser la question de la singularité des dessins, puisque les marques de ce genre étant assez bien répertoriées, il est facile de constater qu'on aurait à faire ici à un phénomène graphique parfaitement original, et qui plus est limité à la seule cité de Loches, ce qui est pour le moins très improbable. Cependant je crois que l'hypothèse de graffiti artisanaux mérite de n'être pas complètement abandonnée, puisque j'ai pu relever lors de mon investigation, précisément vers l'extrémité de la rue du Rocard où se signale une relative concentration de figures, et peu avant de tourner vers la rue de Vignemont menant à la chapelle du même nom, un graffiti d'assez grande taille (45 cm de haut) qui n'a jamais été signalé, curieusement  situé à environ 1m. 95 du sol: il s'agit à mon sens, si j'en crois son accoutrement, de la représentation d'un compagnon du devoir, reconnaissable à son chapeau-tube et son viatique sur le dos, brandissant une arme qui ressemble à une courte épée que je crois pouvoir assimiler au dard d'une canne-épée, telle qu'en possédaient justement parfois les compagnons ... mais de toute évidence, du XIXe siècle plutôt que du XVIe siècle (Fig. 3)... 

 

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 Fig. 3: graffiti de compagnon du Devoir, rue du Rocard (relevé de l'auteur, novembre 2001). 

 

  On pourrait alors se demander si nos gravures ne seraient pas tout simplement de simples "marques de passage" sur un de ces parcours traditionnels que les compagnons, au cours de leurs pérégrinations, arpentaient en se rendant d'étape en étape sur les sites remarquables,"obligatoires" et connus d'eux-seuls, intéressant spécialement leur profession; en l'occurrence ici, le métier de maçonnerie. Selon cette hypothèse, deux possibilités s'offrent alors à nous: ces graffiti sont bien du XVIe siècle et les mêmes chemins, transmis au cours des siècles, étaient encore parcourus au XIXe siècle; l'on s'expliquerait alors l'intérêt pour un compagnon moderne, que sa route dans la cité lochoise fût jalonnée d'édifices médiévaux exclusivement, simplement civils, ou encore remarquables comme la tour de Mauvières, l'église de Vignemont... la barbacane du donjon. S'il est vrai, concernant cette dernière que, pour un homme de la Renaissance, l'accès en était réservé puisque la cité Royale n'était accessible à la population que lors de certaines grandes festivités religieuses, il est également vrai que l'interdit ne touchait ni les soldats, ni les miliciens, ni les prisonniers... et selon toute probabilité, pas plus les ouvriers oeuvrant aux réparations d'entretien toujours nécessaires de la forteresse.

La deuxième possibilité, plus fragile il est vrai, et si l'on suit toujours cette hypothèse artisanale, peut laisser penser que nos signes ne sont peut-être pas aussi anciens qu'on le croit; et l'on peut admettre que le marquage, par exemple aux XVIIe, XVIIIe ou XIXe siècle, d'un parcours jalonné d'édifices exclusivement médiévaux, s'expliquant pour les raisons énoncées plus haut, fasse apparaître une bonne proportion de profils gravés coiffés d'un chapeau au graphisme "triangulaire" qui peut facilement évoquer, malgré le défaut de proportions et le caractère schématique du dessin, un profil de coiffe masculine de type "tricorne" avec sa pointe caractéristique vers l'avant, telle qu'on la portait sous l'Ancien Régime...

Enfin, et pour achever d'explorer l'hypothèse artisanale, on peut constater que certains signes gravés en forme de "4" pourraient peut-être s'apparenter au fameux "quatre de chiffre" en usage traditionnellement entre-autres, dans les milieux artisanaux de la construction.

On voit en final combien toutes les tentatives d'explication de ces curieux graffiti sont très conjecturales; et rares les faits qui permettent d'en tirer quelque certitude, d'en approcher en final un tant soit peu le sens. Une question cependant n'a pas encore été abordée, qui mérite d'être évoquée ici: celle des "signes" accompagnant ou non les profils, et notamment la question de leur typologie, livrant nous allons le voir des éléments de réflexion qui, il faut bien l'avouer, ne sont pas pour simplifier le problème (Fig. 4).

 

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Fig. 4: essai de classement des "signes". Ils se présentent en petits groupes, isolés, ou accompagnant les profils. La figure notée (1), qui est en réalité à l'horizontale, doit être pivotée d'un quart de tour vers la droite. Trois "signes" de forme singulière et indéterminée, présents seulement à un exemplaire, ne sont pas figurés ici (document de l'auteur). 

 

Tous les observateurs se sont accordés pour admettre que ces graffiti dans leur ensemble se référent à une "écriture codée", tant leur "standardisation" est patente, opinion que je partage évidemment pleinement. Cette codification apparaît encore plus clairement si l'on songe à établir une typologie même vague des "signes" qui accompagnent de près ou de loin les profils, typologie qui confirme bien qu'ils ne sont pas, de toute évidence, hasardeux: ils présentent en effet tous une morphologie qui les rattache directement, ou indirectement, à des lettres (la plupart du temps minuscules) de l'alphabet grec (Fig. 5). J'avais évoqué cette question avec Ulysse Jollet il y a bien longtemps, et il est regrettable, puisque nous étions tombés d'accord sur ce fait, qu'il n'ait pas pris cette piste en considération, de toute évidence puisqu'il n'en fit état dans aucune de ses communications. Un seul cas cependant paraît litigieux: celle du signe en forme de "2" que j'ai assimilé peut-être arbitrairement à un zêta (Z). Mais je ne crois pas que cela remette en cause les observations concernant les autres "lettres". A ce dernier sujet, Serge Avrilleau note justement que ce graphisme est celui qui symbolise la planète Jupiter dans l'astrologie traditionnelle. Remarque très juste, et qui pourrait évidemment ouvrir d'autres pistes de travail, malheureusement il semble bien que dans nos "signes" la référence à cette science traditionnelle soit unique...

 

inventaire-lettres.JPGFig. 5: lettres grecques semblant structurer les "signes" (en majorité des minuscules). Les chiffres entre parenthèses indiquent leur valeur numérique définie par leur place dans l'alphabet, les grecs n'ayant pas de notation numérique spécifique pour leurs calculs.

 

L'intérêt de ce constat concernant la possible origine grecque de notre "alphabet" tient à ce qu'un autre élément graphique, présent sur seulement certaines "lettres" et aussi sur de rares profils, conduit tout droit à la possibilité qu'on ait à faire, dans au moins certains de ces graffiti, à une sorte d'alphabet partiellement "talismanique", c'est à dire en relation avec des pratiques magiques (dont m'est bien évidemment impossible de définir très précisément le contenu), ce que me paraît manifester la présence de cupules à l'extrémité de certains traits permettant de rapprocher ces graphies d'une écriture pommetée ou bouletée (ou encore "à lunettes"). Ce type de procédé graphique, de pratique courante très anciennement et que l'on retrouve évidemment au Moyen Age et à la Renaissance, trouve précisément son plus vieux modèle dans une stylisation des caractères grecs à des fins magiques, dès le IIIe siècle de notre ère et se répandra en s'adaptant dans l'"orient" hébreu et arabe comme dans l'occident latin (Fig. 6).

 

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Fig. 6: signes et lettres pommetées sur une amulette grecque contre l'angoisse, qui assurait aussi victoire, faveur, réputation... (source: Claude Lecouteux, Le Livre des Talismans et Amulettes, Paris, 2005). 

 

Ces écritures secrètes ressortissant à la magie du verbe, formées de lettres n'étant pas utilisées nécessairement dans leur sens alphabétique ou lexical, mais aussi composées de signes graphiques les plus variés, permettaient d'établir une communication entre leur scripteur et le monde d'esprits intermédiaires précisément "liés" par cette pratique (puisque le signe était sensé être de même essence) destinée à les contraindre à accomplir la volonté du mage, c'est-à-dire le dans un but de "déuotio" ou envoûtement. Le rite s'effectuait le plus souvent par la "défixion", c'est-à-dire le percement avec des clous, à l'origine de tablettes de plomb où étaient inscrites diverses intentions, prières ou invocations mêlées précisément de ces signes agencés entre eux, le clou affirmant la force de volonté du rédacteur sur le destinataire de la tablette qu'il veut assujettir par l'entremise d'un être surnaturel. On peut de toute évidence trouver un lien entre le pommetage lui-même des lettres magiques et cette pratique concrète de défixion, lien qu'il est facile d'établir lorsque la lettre n'est plus écrite, mais gravée; à fortiori sur un mur où seul un clou (ou toute autre sorte de pointe métallique) permet cette notation, accomplissant ainsi ce rituel par la formation de cupules. On peut noter par ailleurs plus généralement que cette magie du verbe n'avait pas nécessairement de caractère "maléfique" mais pouvait constituer simplement un outil de dialogue, de prière ou d'invocation; et l'on peut se demander dans quelle mesure les graffiti de croix cupulées présents notamment à proximité des anciens cimetières ne ressortissent pas à cette pratique de "fixation" d'une intention, cette fois-ci dévotionnelle, par exemple d'oraisons à l'intention du mort (6). Enfin, il est pour le moins remarquable de constater que la défixion de la tablette s'accompagnait d'un acte semblable effectué au moyen de clous ou d'aiguilles sur une image du destinataire, le plus souvent faite d'une figurine de terre, de cire ou de plomb. Or quatre profils de nos graffiti de Loches présentent des arrangements supplémentaires de lignes cupulées à leur extrémité n'ayant véritablement aucune nécessité formelle, et que l'on peut valablement interpréter à mon sens comme la transposition graphique de cet acte de percement, que l'on retrouve d'ailleurs dans quelques "signes" comme on l'a vu (Fig. 7).

 

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 Fig. 7: profil cupulé, chapelle de Vignemont (relevé: Ulysse Jollet). 

 

 

On peut signaler à ce sujet qu'un profil "standard" de la rue de Vignemont, fait qui n'a pas été rapporté par Ulysse Jollet, est effectivement littéralement criblé d'une vingtaine de petites cupules... Faut-il enfin retenir, sur le même sujet, l'idée que dans l'iconographie ancienne, la représentation de profil typifiait le caractère "sinistre" (senestre ou nocturne, et par extension maléfique) de la personne représentée (7)? Encore une question à laquelle il est impossible de répondre dans l'état actuel du dossier...

Il est évident que de telles suppositions -si elles étaient par ailleurs vérifiées- ne feraient qu'épaissir encore le problème de nos étranges gravures lochoises. Il apparaît donc bien à mon sens de toute nécessité de porter le dossier à la connaissance de tous, afin que peut-être de nouvelles lumières viennent jeter quelque jour sur ce qu'il faut bien nommer, encore aujourd'hui, un mystère indéchiffré.

 

 

 

NOTES

 

 

(1) Les graffiti sont situés en moyenne à environ 1m 50 du sol, à l'exception de ceux situés près des rampes qui culminent à près de 3 mètres, à cause de l'effondrement répété du sol du cimetière de l'église St-Ours dans le quartier de Quintefol en contrebas au cours du XVIIe siècle (U. Jollet).

 

(2) André Renard, "Loches, la Porte Royale", dans Le Flambeau du Centre, N° 4, octobre-décembre 1947, p. 170; planche p. 168.

 

(3) Bulletin des Amis du Pays Lochois, n° 14, 1998, pp. 129-38.

 

(4) Cf. Ulysse Jollet, "De curieux graffiti Lochois" dans Actes des "Premières Rencontres Graffiti anciens à Loches en Touraine, 20-21 octobre 2001", ASPAG 2002 (Musée de la Mémoire des Murs); pp. 51-54.

 

(5) La nomenclature des rues et monuments où les gravures sont visibles actuellement est la suivante:

-Collégiale St-Ours;

-Rue du Fort -St-Ours;

-Rue des Roches;

-Rue du Rocard;

-Rue de Vignemont;

-Chapelle de Vignemont;

-Rue de la Pouletterie;

-Tour de Mauvières;

-Barbacane du donjon;

-Porte Royale;

-Rue de la Chauvellerie;

-Rue du Faubourg Bourdillet;

-Ruelle du Centre Jeanne d'Arc.

 

(6) Sur le sujet des graffiti de cimetière et des croix composées de cupules cf. J.-M. Couderc: "Les graffiti des églises liés à la proximité des cimetière" dans "Graffiti anciens, deuxièmes rencontres, Verneuil-en-Halatte (Oise), 2002", ASPAG, 2005; pp. 39-48.

 

(7) On peut voir à ce sujet, dans la planche publiée par A. Renard (au coin en haut à gauche), le relevé d'un graffiti figurant anciennement sur la tour de Mauvières mais qui a semble-t-il aujourd'hui disparu, représentant un rectangle où sont inscrits les mots NOR+ (pour "NORD") SEPTENTRION, accompagnant un profil et un personnage allongé avec le même visage standardisé, et quatre "clous" fichés aux quatre angles de la figure. Cette dernière paraît bien être l'indication d'un tombeau, puisque justement le côté nord est toujours dévolu à la mort dans les édifices anciens; le personnage allongé figurerait alors le corps inhumé, et les clous la "fixation" de voeux de mort sur un personnage réel, mais ici symbolisé ici par son profil. Cette interprétation n'est d'ailleurs pas exclusive d'une autre lecture, où l'on peut voir par allusion une évocation schématique de la crucifixion (le signe + à la place de la lettre D, substitution qui s'explique par le symbolisme quaternaire des branches de la croix, le D étant la quatrième lettre de l'alphabet; les quatre clous, c'est-à-dire les quatre plaies aux mains et aux pieds), la mort et la mise au tombeau du Christ.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

sur l'histoire et les monuments de Loches:

 

 

GAUTHIER, Edmond: Histoire du donjon de Loches, 1881; réédition Horvath, Roanne, 1988;

 

JOLLET, Ulysse: Loches en Touraine, ville de pierre et de coeur, St-Cyr-sur Loire, juillet 2002;

 

RAUST Jean, Loches au cours des siècles, Chambray-lès-Tours 1992.

 

 

 

 

 

 

 

 

Par hervé poidevin
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Mercredi 29 septembre 2010 3 29 /09 /Sep /2010 00:25

Serge Ramond est décédé de ce qu'il est convenu d'appeler une longue maladie, un samedi de ce mois septembre 2010. Ce blog n'est pas un site d'actualité (mes quelques visiteurs ont pu s'en rendre compte), et il ne s'agit certes pas pour moi d'inaugurer, par cette bien triste annonce, une nouvelle rubrique où je rendrais compte des faits "saillants" intéressant tout particulièrement la vie du petit monde de la recherche glyptographique, qui est, il faut bien le dire, très petit.

En fait, il s'agit d'autre chose. Pour les lecteurs qui souhaitent s'informer complètement de l'identité et de la biographie de l'homme qui vient de s'éloigner en silence de cette terre, je ne peux que renvoyer au lien le concernant, sur la colonne de droite de cette page. Non. Il s'agit sans doute d'autre chose.

Nous nous sommes connus en quelque sorte par accident, Serge et moi, dans les années 1990, alors qu'était entrepris un programme de restaurations importantes de la forteresse de Loches, et principalement du grand donjon, posant la question de la valorisation et de l'interprétation, pour le grand public des nombreux graffiti qui ornent ses parois. Serge, lui, ferraillait depuis plusieurs années pour obtenir une autorisation d'expertise et de relevés, qu'on lui refusait obstinément malgré sa qualification (qui n'avait évidemment plus à être démontrée) refus motivé par la sinistre affaire Yvon Roy, célèbre faussaire à Chinon, qui rendit obstinément circonspectes les autorités des monuments historiques de la région envers les chercheurs indépendants en matière de graffiti. Mais voilà: la nouvelle décision politique l'emportait maintenant, l'heure était venue pour sa génération d'aventuriers (ainsi sans doute qu'on amalgamait indistinctement tout chercheur indépendant, même honnête) d'un retour en grâce. Quant à moi, je n'avais fait que bénéficier bien innocemment de la conjoncture et de l'appui inattendu des capitaines de la forteresse, Pascal Poirier et Ulysse Jollet (qui fut plus tard responsable du château de Chinon), sans aucun effort, et avec tout à prouver. Je connaissais le musée de Verneuil bien sûr, mais ne savais rien de son auteur. Nous nous retrouvâmes donc, un après-midi et très officiellement, experts attitrés des volontés politiques, qui certes nous permettaient de travailler, mais ne nous souciaient guère au fond ni l'un, ni l'autre, puisque nous n'étions là que pour la recherche. 

Ainsi donc il fallut, pour cet homme d'expérience, excédé et méfiant face au jeune adulte que j'étais, et qu'il pensait de toute évidence une espèce de loup aux dents bien acérées bien décidé à lui voler sa place si durement conquise, une bonne heure de discussion seuls à seuls sur un banc, pour vaincre sa rage contenue et sa suspicion, et je dois dire mon propre trouble d'une situation, qui en fait nous échappait à tous deux. Bref, nous apprimes à nous connaître.

Nous nous sommes peu vus par la suite, et à mon grand regret nous travaillames peu ensemble sur le terrain. L'âge commencait chez lui à rendre moins aisés ses déplacements sur les sites et il ne se sortait pas de ses activités incessantes pour le musée; ma situation personnelle chaotique ne permit pas que se réalisent les chantiers projetés, notamment au château de La Guerche. Cependant nous nous vimes assez, et il n'hésita pas à me faire suffisamment confiance pour me proposer de travailler au musée (ce que je dus refuser à contrecoeur pour des raisons qu'il n'y a pas lieu d'évoquer) et pour me confier une intervention au premier colloque sur les graffiti anciens à Loches, alors que je n'avais aucune autorité véritable en la matière et que ma situation personnelle me rendait assez mal assuré. Il me fit donc confiance. Et c'est un peu de cela dont je voulais parler ici je crois. Suffisamment aussi pour me confier quelques années plus tard, à ma demande, le texte qui me paraît capital sur le fond, d'une de ses conférences pour une nouvelle publication plus large sur ce blog (cf: Le faux dans l'archéologie du trait glyptographique).

Ceci en fait n'est pas un hommage: on ne rend hommage aux morts que sur les monuments du même nom. Or cela, çà n'est pas Serge du tout. Et le musée bien sûr -maintenant légué à la commune de Verneuil- n'est pas un monument de cette espèce. Cest bien, en final, une sorte de lieu qui lui ressemble, pour ce que j'ai pu connaître de lui: un témoin émouvant et capital de la parfaite singularité d'expression, qui pour s'être transmise dans un vocabulaire parfois commun à tous (comme au Moyen Age), ne s'en est pas moins exercée en dehors des cadres officiels, c'est à dire en somme, dans la marge. Qui fait aussi, quoiqu'on en dise, partie de la page.

 

Salut Serge, à se revoir.

 

 

Par hervé poidevin
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Dimanche 26 avril 2009 7 26 /04 /Avr /2009 15:04
Les textes de ce blog sont libres de tout droit. Je souhaite simplement que les personnes reproduisant une partie des informations contenues dans mes études citent leur source, mais est-il nécessaire de le rappeler?
J'ai choisi de diffuser largement ce travail afin, dans un premier temps, d'encourager la recherche dans un domaine qui n'a  pas été exploité, sinon par les tenants d'un pseudo-ésotérisme héritier de l'occultisme du XIXe siècle, pseudo-ésotérisme qui a donné naissance au marketing du même nom, et qui , on peut le constater, a envahi la Toile.
Je n'encouragerai  donc pas ici les fantasmes débridés d'un hypothétique symbolisme. Les études présentées sont fondées sur l'analyse  iconographique telle que permettent de l'éclairer textes et documents. Je n'ai aucune aversion pour l'ésotérisme en soi, car il constitue sans doute la partie la plus essentielle de toute tradition religieuse (et les graffiti médiévaux sont, pour une très large part, à caractère religieux). Mais le plus souvent, le recours aux concepts d'une tradition supposée secrète n'est nullement nécessaire à l'interprétation des images qui nous sont proposées sur les murs. La théologie, l'exégèse, la typologie par exemple, suffisent. Si l'étude des graffiti a été essentiellement soumise à la fantaisie des occultistes au cours du vingtième siècle, je crois que la responsabilité en incombe  à l'université, qui a ignoré cet objet d'études, sans doute parce qu'il nécessite une approche transversale, c'est à dire l'action conjointe de plusieurs disciplines (histoire, archéologie, iconologie, théologie etc...), en un temps où les études universitaires sont livrées à la "spécialisation". J'espère que ce blog montrera suffisamment l'intérêt d'un tel champs d'études, qui je pense intéressera au premier chef l'historien des mentalités. Mais nous verrons bien.
Le deuxième but de cette diffusion de textes qui n'ont pas, pour une certaine part, été publiés, est d'entrer en contact avecs de possibles chercheurs, indépendants ou non, seule façon de faire évoluer ce travail, puisque tout en ce domaine reste à faire.
L'avenir dira si cette démarche est illusoire, ou féconde.

Hervé Poidevin.
Par hervé poidevin
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