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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 15:24

Le lecteur de ce blog n'ignore plus aujourd'hui qu'un certain discrédit touche les travaux glyptographiques effectués par le chanoine Tonnellier à Domme et ailleurs. Ces pages s'en sont fait un écho partiel, et puisqu'il semble que décidément les preuves déjà avancées de l'irrégularité scientifique des estampages réalisés notamment dans la Porte des Tours il y a plus de quarante ans par l'ecclésiastique, n'aient pas suffi à ce jour à provoquer dans les milieux concernés l'examen d'un dossier pourtant bien lourd, il semble qu'une courte synthèse des éléments, hélas catégoriques, plaidant en défaveur des travaux de M. Tonnellier soit donc plus que jamais nécessaire.

Il convient en premier lieu de rappeller brièvement qui était l'homme dont nous sommes quelques-uns à douter fortement de la rigueur intellectuelle en matière de glyptographie. Et de préciser que le caractère inévitablement polémique de la mise au point qui va suivre ne sera, de toute évidence, exclusivement retenu que par ceux qui persistent contre toute raison à refuser l'examen d'un dossier dont les obscurités avérées ne sont pas, encore à ce jour, valablement réfutées... Faut-il encore répéter qu'un semblable débat de fond ne s'inscrit que dans une classique démarche d'examen critique des sources, à la base de toute recherche historique et donc a fortiori glyptographique? Et le Chanoine Tonnellier constitue bien la source unique de la thèse de l'origine templière des graffiti de la porte des Tours à Domme, thèse dont il convient donc de vérifier la validité par l'examen aussi neutre que possible des raisons avancées par son initiateur. Puisque ces raisons sont fondées sur des éléments graphiques apparaissant sur des estampages fortement sujets à caution, exposées en outre nous allons le voir, selon des méthodes d'interprétation quelque peu aventureuses en matière de symbolique médiévale (c'est hélas un doux euphémisme) et sur la foi aujourd'hui de données historiques inexistantes contrairement à tout ce qui a pu être écrit, on me permettra de ne pas douter de la légitimité de la présente démarche, visant seulement à rétablir les faits concernant ces divers points, et rien d'autre.

 

graal-serge.jpg

 

Fig. 1: graffiti de la Porte des tours à Domme. A droite, en haut, la figure schématique supposée représenter le graal selon le chanoine Tonnellier. En bas, schéma de calvaire arborescent sensé évoquer la Ménorah hébraïque (cliché: Serge Avrilleau. Source: http://Jambertie.blog4ever.com).

 

 

GRAVURES INVISIBLES ET CONTRE-VERITES HISTORIQUES

 

Paul-Marie Tonnellier (1886-1977) fut un prêtre saintongeais dont l'érudition en histoire et en archéologie s'exprima à travers une bibliographie de plus de cinquante titres, comportant notamment de nombreuses monographies sur les églises de sa région. Il fut un membre assidu de toutes les sociétés savantes de Charente-Maritime, mais surtout l'initiateur, l'un des fondateurs et le premier directeur de l'Académie de Saintonge, dont il sera membre de 1957 à sa mort. Cette institution connaîtra une très forte impulsion sous la direction du chartiste Jean Glénisson qui lui donnera, entre 1982 et 1991, une audience  et une notoriété jamais connues, ce dont témoigne par exemple  la présence en son sein de l'historien médiéviste Jean Favier, titulaire de 1984 à 1999 du 25e siège de l'Académie (1). Le chanoine Tonnellier connut quant à lui sa véritable consécration peu d'années avant sa mort, par la reconnaissance unanime de ses thèses en matière d'interprétation glyptographique (à Gisors et à Domme) publiées dans les pages de la revue Archéologia au tout début des années soixante-dix (2). Il semble que la question templière l'ait en cette matière particulièrement préoccupé, puisqu'il s'en instaura expert à Gisors et à Chinon, deux sites auxquels il dénia justement toute attribution templière concernant les principaux graffiti, avant de se faire l'inventeur et le propagateur de la thèse templière d'une grande partie des gravures de la Porte des Tours à Domme, thèse qui constitua pour ainsi dire son grand oeuvre et restera la base indiscutée de toute interprétation future du site.

Il n'y aurait en soi évidemment aucune objection à un tel succès public si l'examen impartial des travaux du chanoine ne révélait pas en fait tout autre chose que ce qu'il prétendit y voir lui-même... et qu'il prétendit nous y faire voir. Force est en effet de constater que ce dernier a toujours vu justement, par estampage interposé, des éléments graphiques que personne n'avait jamais vus sur les murs... ni, fait très singulier, ne verrait jamais plus... Eléments graphiques toujours très révélateurs et dont ses estampages repassés au stylo devenaient ainsi les seuls et uniques témoins pour la postérité. Il en a été ainsi à Domme, Gisors, Chinon, St-Emilion et même semble-t-il, Vaux-sur-Mer.

Je ne sais comment il parvint à imposer dans les milieux scientifiques l'idée fantastique selon laquelle sa technique de relevé (effectuée au moyen d'un buvard humide) était si implacable qu'elle permettait de mettre au jours des registres de gravure trop ténus pour être visibles à l'oeil nu, même sous éclairage rasant, ou pour apparaître sur une empreinte effectuée à la plastiline, mais il en fut ainsi; il en fut donc ainsi également des révélations graphiques souvent prolifiques faites par l'entremise de ce quelque peu miraculeux papier buvard, mais surtout d'un stylo plus miraculeux encore puisqu'il repassait les creux du papier pour en déterminer la lecture (et c'est sans aucun doute là que le bât blesse), révélations qui toutes prétendaient mettre enfin un terme à des énigmes glyptographiques jusqu'alors scellées, dont l'ecclésiastique devenait ainsi le lumineux et définitif interprète, assumé par tous, sans qu'aucun regard critique n'ait jamais été posé sur cet étrange phénomène plusieurs fois répété et il faut bien le dire, unique en son genre (3). Il n'était pourtant pas le seul à utiliser cette technique de l'estampage, mais il semblerait que les siens seuls fussent doués de la vertu si exemplaire de voir disparaître des murs certaines gravures sitôt le relevé effectué. Certains chercheurs tout de même (qui ne croyaient pas au caractère si implacable de la méthode) s'émurent de cette obstination des monuments à ne pas vouloir montrer ce que l'estampage du chanoine prétendait reproduire à l'identique; ainsi Serge Ramond, nous l'avons vu, mais aussi le professeur Raymond Mauny, dont l'honnêteté intellectuelle et la circonspection en matière glyptographique n'étaient plus à démontrer (il démasqua le faussaire Yvon Roy à Chinon et émit d'importantes réserves concernant l'attribution templière des graffiti du site), qui cependant ne fit part de son étonnement que privément, dans une courte lettre à en-tête de l'université Paris I, adressée en 1972 à Serge Avrilleau, et dont voici  la transcription:

"Mon cher ami,

J'ai besoin d'un renseignement d'urgence: le nom et l'adresse du chef de la Circonscription archéologique (Antiquités historiques dont dépend la Dordogne).

Le chanoine Tonnellier, qui s'est occupé comme vous le savez des inscriptions des Templiers de Domme (qu'il a publiées dans Archéologia N°32, janvier-février 1970) vient en effet de publier dans la même revue (N°52, Nov. 1972) un article "Les donjons de Philippe-Auguste" où il dit avoir trouvé dans le donjon de Chinon une inscription "(J'a)y esté BASTIE en l'an MCCXIIIesme". Or je viens de vérifier sur place et sur photos: rien de semblable. Et comme, après sa venue à Chinon où il avait estampé une pierre où il n' y a rien d'inscrit (c'est l'auteur qui souligne) et trouvé dessus une gravure de Templier, une croix templière, et plusieurs signatures MOLAY, nous voici de nouveau devant une nouvelle affaire des Templiers! Il doit être, lui, contrairement à Roy, de bonne foi, mais sa vue est excessivement mauvaise et il doit broder...

Je voudrais me renseigner confidentiellement sur lui et ses travaux à Domme: le chef de la circonscription, car ils doivent bien avoir eux aussi leur opinion là-dessus.

Et comme il a travaillé aussi à Gisors, je vais me renseigner aussi de ce côté. Nous n'avons pas de chance avec nos graffiti! (...)".

Je ne sais ce que donnèrent ses investigations puisqu'il n'en n'informa pas son correspondant, mais le constat fut, on le voit, on ne peut plus clair.

De semblables observations furent faites concernant le relevé d'une inscription effectué par le chanoine à Saint-Emilion sur une grande pierre gravée des catacombes, au sujet de laquelle il publia une notice en 1952. Il est certain aujourd'hui qu'il imposa une lecture fautive après modification de l'estampage (réalisé cette fois-ci par frottis), et que la reproduction de ce dernier dans sa brochure de 1976 a pu être qualifiée de "faux" tant elle était retouchée (4). Le chanoine avanca  comme justification des lacunes de l'original au regard de son relevé, l'idée d'une dégradation de la pierre par les touristes. A Gisors et à Domme, ce fut plutôt l'érosion naturelle la grande maîtresse d'oeuvre des manques dont ses estampages prétendaient constituer l'arche salvatrice; et l'on peut se féliciter dans ces deux cas que l'érosion pourtant ordinairement constante, n'ait frappé les gravures révélées par les estampages de l'ecclésiastique qu'à la seule suite de son passage et après bien sûr qu'elles aient été opportunément épargnées pendant de nombreux siècles malgré leur peu de profondeur d'origine (5)...

Je ne développerai pas de nouveau ici les preuves indiscutables de la fausseté partielle des estampages effectués à Domme, ou plus exactement de leur transcription graphique par le chanoine, puisqu'elles sont l'objet d'une page et d'un article de ce blog, et je convie bien sûr le lecteur à s'y reporter si ce n'est déjà fait (cf. S. Ramond: Le faux dans l'archéologie du trait glyptographique; S. Avrilleau: La pierre qui ne ment pas, ou le dernier avatar de l'affaire Tonnellier). Il convient plutôt de préciser en quoi, point qui n'a pas encore été développé, les inventions interprétatives proposées par le chanoine concernant les gravures qui ne sont effectivement pas de son imagination créatrice, achèvent de jeter un discrédit à mon sens sans appel sur la valeur et la fiabilité de son travail glyptographique dans la Porte des Tours, et tout spécialement de ses sources et de ses méthodes. 

En premier lieu, il convient de revenir sur l'argument de fond qui consiste à présenter une iconographie médiévale comme templière par la seule vertu d'une pétition de principe, que n'appuie certes pas une connaissance réelle du contexte historico-culturel qui la voit naître, iconographie émanée nécessairement des représentations mentales d'une époque où l'on sait par ailleurs que le subjectivisme avait une place restreinte dans l'expression. Or il n'existe pas -ou si peu- d'iconographie spécifiquement templière (je convie sur ce point le lecteur à se reporter à l'étude "Chinon, un testament imaginaire" sur ce blog). Il faut donc concernant une telle attribution, à défaut d'indices clairs (par exemple des graphies attestées -je reviendrai sur cette question concernant les pseudo-épigraphies de Domme- donnant des informations précises) qu'un préjugé les fasse telles et impose a priori une grille de lecture abusive et surinterprétative. Cette dernière est malheureusement toujours conditionnée  par des références conceptuelles qui n'ont de médiévales que le nom, et sont le plus souvent de pures inventions des courants pseudo-ésotériques des XVIIIe, XIXe et XXe siècles, issues d'un "templarisme" maçonnique dont on connaît le caractère purement idéologique et anhistorique de son prétendu héritage templier, spécialement évidemment en matière d'"ésotérisme" et d'herméneutique des symboles. On sait hélas les curieux méandres intellectuels où mènerent ce genre d'idéologie, je m'en suis fait déjà l'écho sur ce blog...

Le préjugé templier existe bien à Domme aujourd'hui  puisqu'un manuscrit du XVIIIe siècle conservé à la Bibliothèque Nationale atteste dit-on de l'enfermement dans la bastide de 70 templiers au début du XIVe siècle. Or il convient de préciser, fait qui n'a encore jamais été souligné, que ce document a fait l'objet d'une lecture et d'une interprétation de toute évidence erronées de la part de son "découvreur", André Goineaud-Bérard, historien de la Société Historique et Archéologique du Périgord, et ne mentionne nullement que les 70 Templiers dont il y est effectivement question furent amenés de Paris pour être enfermés dans la bastide de Domme... et encore moins bien évidemment dans la Porte des Tours, ni aucun autre lieu d'incarcération d'ailleurs. Il s'agit d'un simple extrait des minutes du procès de Paris, tout-à-fait conventionnel, sans doute inclus dans le fonds Périgord de ce qui est aujourd'hui la Bibliothèque Nationale, par l'abbé Lespine qui en fut le fidèle transcripteur, parce qu'il nomme quelques Templiers périgourdins et rien de plus (on trouvera dans l'annexe 1 de cet article une exacte traduction du document, et toute précision concernant le prétendu dossier historique "templier" dommois).

M. Goineaud-Bérard ancra pour ainsi dire "historiquement" mais abusivement, l'incarcération de Templiers à Domme, sans doute sous l'inffluence des affirmations, elles aussi gratuites comme nous allons le voir, du chanoine Tonnellier, qui par ailleurs ignorait l'existence de cette fameuse liste. Outre ce fait majeur de l'absence, en l'état actuel du dossier, de tout point d'appui historique sur le sujet, il convient encore d'affirmer l'absurdité logique de la désignation de la Porte des Tours comme possible lieu d'incarcération de 70 prisonniers, Templiers ou non: cette partie fortifiée de l'enceinte est en effet un poste avancé de la surveillance et de la défense de la bastide, donc un lieu très exposé (je rappelle qu'il s'agit d'une porte principale), nécessairement dévolu à une garnison active et ses inévitables nécessités vitales, dont évidemment ses salles d'arme...  On peut à ce sujet rappeler que la cité fortifiée fut édifiée par le roi de France pour s'opposer aux nombreuses places dont la couronne anglaise couvrait le territoire. On ne voit donc ni comment 70 prisonniers (et leurs gardiens) auraient pu cohabiter dans la Porte des Tours avec une pressante fonction militaire sans mettre en péril l'exercice de la protection de la cité, quand bien même ils n'auraient pas été incarcérés simultanément; ni pourquoi, compte-tenu de l'exposition du lieu, des prisonniers si essentiels pour le pouvoir royal, prisonniers qu'il faut bien qualifier de "politiquement sensibles",  n'auraient pas en toute logique été plutôt enfermés dans le l'endroit le plus sûr de la ville, c'est-à-dire le château royal justement, comme ce fut le cas par exemple à Chinon, ou à Alais pour rester dans notre zone géographique... Il n'est en outre que de constater sur place la très grande exiguité des lieux pour mesurer  l'absence totale de caractère pratique d'un tel choix (6)...  

Malgré les lacunes majeures qui viennent d'être exposées, le préjugé templier peut bien resté attaché aux graffiti de la Porte des Tours si l'on persiste contre toute raison à s'y accrocher, mais son caractère entièrement gratuit d'un point de vue historique ne peut en aucun cas conditionner la lecture des gravures de la Porte des Tours ni a fortiori justifier les divagations interprétatives auxquelles n'a cessé de se livrer le chanoine, divagations qui semblent partiellement émanées des sources et méthodes d'herméneutique "occultistes" évoquées plus haut, et qui n'ont certes rien à voir avec une quelconque démarche historiquement fondée.

 

 

QUELQUES EXTRAVAGANCES INTERPRETATIVES

 

Un tel constat s'impose évidemment à quiconque a une notion quelque peu claire et étayée de ce qu'est la symbolique médiévale en général, et l'iconographie des graffiti de cette époque en particulier, ce dont notre interprète ne semblait guère se soucier... Je ne ferai pas ici la liste complète de ces aberrations, elles sont nombreuses. Il n'est que d'effectuer aujourd'hui encore la visite du site pour entendre interprétations et commentaires les plus gratuits, qu'on nous dit émaner d'un manuscrit de la main du chanoine à la source-même de ses publications, ce qui n'est franchement pas pour lever toute inquiétude quant à la valeur de son contenu... Quelques exemples suffiront à qualifier les méthodes d'analyse et et d'herméneutique tirées des écrits de M. Tonnellier, sur lequel repose l'authentification du site ainsi que le relate encore le circuit de visite.  

Ainsi selon ce dernier, la croix latine à piètement triangulaire cantonnée de quatre croisettes également latines, gravée près de l'entrée, serait une croix templière (puisqu'on observe de vagues empattements). Les croisettes du bas seraient templières car "pattées" et représenteraient les deux larrons; les croisettes du haut qui n'auraient pas d'empattements visibles auraient été ajoutées tardivement par d'autres mains et n'auraient rien à voir avec l'intention première des graveurs. L'ensemble est circoncrit dans une sorte d'ovale, ce qui signifierait la prison dans laquelle sont enfermés les Templiers, car le cercle dans la symbolique templière représenterait la prison (sic). Ceci aurait été gravé en cachette des gardiens et de façon symbolique pour n'être pas interprété par eux... Outre qu'on ne voit pas très bien, compte tenu de l'étroitesse du lieu et de l'évidente visibilité du support de la gravure, comment l'exécution de cette dernière pouvait échapper à la vigilance d'éventuels gardiens, il est évident que nous avons à faire ici à des procédés d'analyse que l'on peut raisonnablement qualifier de parfaitement sauvages. L'empattement d'une croix est un lieu commun au Moyen Age, et n'est certes pas, loin de là, l'apanage de l'emblématique templière (il n'est que de considérer les monnaies royales et princières contemporaines de l'Ordre du Temple pour s'en convaincre, ou encore les croix de consécration des églises). Les sources iconographiques montrent d'ailleurs avec certitude que la croix templière n'eut jamais, contrairement à l'opinion commune, de forme fixe: elle se présente même le plus souvent sous la forme d'une simple croix grecque, de forme latine ou encore fichée... L'origine en est par ailleurs selon les textes, la croix patriarcale des chanoines du saint Sépulcre, dont on supprima une traverse... et qui ne fut par ailleurs nullement pattée (7).

Nul besoin de recourir à un système interprétatif élaboré pour découvrir, dans la gravure qui nous occupe, une simple variante de la croix de Jérusalem, cantonnée comme on le sait de quatre croisettes, mais ici de forme latine et non potencée; croix qui n'a jamais évoqué autre chose que les cinq plaies traditionnelles du Christ, et qui n'a certes rien à voir avec la symbolique des deux larrons, non plus qu'avec une quelconque emblématique de l'Ordre du Temple... Quant à décider que les croisettes ne sont pas de la même main, c'est une chose impossible à établir à moins de vouloir décidément qu'il en soit ainsi... Et quant également à voir dans la sorte d'ovale la manifestation d'un symbolisme géométrique secret de l'Ordre (mais nous verrons plus loin que cela ne s'arrête pas là), j'attends encore aujourd'hui que l'on m'explique selon quelles voies la mémoire de cette hypothétique symbolique secrète est parvenue jusqu'au Chanoine Tonnellier, puisqu'aucun document médiéval authentique ne dit rien à ma connaissance d'un si mystérieux vocabulaire pictural... dont l'idée générale fut par ailleurs un lieu commun des milieux inspirés de l'occultisme des XIXe et XXe siècles. Les méthodes de gravure de nos prisonniers dommois ne furent pas moins extraordinaires, puisqu'on aurait utilisé des boucles de ceinture ou de chaussure, ou encore... dents et ongles!.. Je laisse le lecteur juge du réalisme de cette dernière assertion...

Pour poursuivre avec ce même vocabulaire géométrique occulte et symbolique, il semble, toujours selon notre chanoine, que le carré signifierait le temple de Salomon. Je ne sais selon quelle source encore, puisque cette forme est généralement dévolue dans la symbolique cosmologique médiévale à la terre et en exprime la stabilité, par opposition au monde céleste qui est circulaire et mouvant. Et les seuls "temples" dont le plan ait jamais épousé cette forme générale dans les textes et l'iconographie, furent, en raison de leur éternelle stabilité, les édifices scriptuaires prophétiques et eschatologiques, non-bâtis de main d'homme, d'Ezechiel et de saint Jean. Le temple de Salomon lui, serait plutôt... rectangulaire, c'est-à-dire formé d'un double carré. Sur ce point les moines-soldats du Christ de M. Tonnellier ne s'accordaient guère avec la mentalité théologique du temps... Mais il est vrai qu'ils furent suspects de toutes les hérésies (8)... 

Cependant tout ceci serait encore bien peu et ferait seulement montre d'une certaine méconnaissance de l'emblématique de l'époque, si notre chanoine n'avait pas poussé beaucoup plus loin son sens de l'innovation, suivant en cela celui de son imagination graphique. Ainsi les schémas arborescents présents à plusieurs reprises sur les murs seraient des Ménorahs. Or il se trouve qu'aucune de ces gravures géométriques désignées comme telles n'a de parenté de forme, même lointaine, avec le candélabre hébraïque... L'une de ces gravures présente semble-t-il sept terminaisons, sept étant effectivement le nombre de branches de la Ménorah. Hélas l'analogie s'arrête à la coïncidence numérale: un enfant de huit ans verrait lui-même que le graffiti représente un cruciforme ... Si donc notre homme s'était contenté de lire ce que tout le monde ne peut que voir (mais il est vrai qu'il avait la vue très basse), il aurait été mieux inspiré, en tant que prêtre, et dans un cadre de référence spécifiquement chrétien, de relier hypothétiquement ces sept terminaisons aux sept péchés capitaux, aux sept vertus ou encore aux sept dons du saint Esprit pour ne citer que quelques exemples... C'est d'ailleurs semble-t-il l' identification supposée d'une telle Ménorah à gauche d'une crucifixion, circonscrite elle-même d'une figure partiellement quadrangulaire, qui l'a sans doute vivement encouragé à envisager l'attribution symbolique sus-dite du carré... On comprend bien que sa lecture ne tient qu'à un système surinterprétatif sui generis dans lesquels les éléments se conditionnent les uns les autres, sur la base d'une lecture fautive parce qu'orientée préalablement; orientation qui est de toute évidence celle du préjugé templier (mais d'où l'a-t-il tiré?) revisité par une littérature pseudo-historique qui ne se soucie guère de critique documentaire... Les chevaliers furent bien en effet logés à Jérusalem par le roi Baudouin II dans ce qui était considéré au Moyen Age comme les anciennes écuries du roi Salomon, au sud du Mont du Temple, c'est-à-dire à proximité du Dôme du Rocher que l'on identifiait à cette époque au Temple de Salomon, ce qui motiva leur nom de "Pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Salomon". Mais il ne ressort nullement des textes relatifs à l'Ordre du Temple et à sa fondation (ni d'ailleurs aux minutes de leur procès) que ce dernier ait accordé, en dépit du nom dont les chevaliers se gratifiaient eux-mêmes dans leur Règle ou sur certains sceaux, l'attention si particulière à la référence "templiste" salomonienne qu'une certaine littérature (dont notre chanoine semble s'être abreuvé) lui prête. On peut même dire qu'elle en est cruellement absente...   Il est a contrario aisé de constater que ces textes sont tout entiers dominés par des données christologiques... Il est en outre utile de souligner que la référence salomonienne (qui n'existe nullement à Domme) est par ailleurs une constante dans les milieux artisanaux et nobiliaires de l'époque gothique en général... Et notre chanoine s'est-il en fait jamais demandé en quoi, pour reprendre sa logique (?) judaïco-templière, un ordre monastico-militaire dévolu au Christ et dépendant en droite ligne du saint Siège pouvait, de quelque manière et en dépit de son nom, se trouver concerné par l'évocation symbolique typiquement rabbinique que constitue le candélabre à sept branches?... On voit que rien ne tient de cet édifice conceptuel fantasmatique de M. Tonnellier, si l'on se contente tout simplement de lire dans les documents... ce qu'il y a dans les documents; et sur le mur... ce qu'il y a de toute évidence sur le mur, c'est-à-dire de simples évocations de la crucifixion dont on serait bien en peine de qualifier par ailleurs avec certitude les auteurs, crucifixions qui sont omniprésentes dans le site... et un lieu commun du graffiti médiéval en général.

Passons en outre sur l'inévitable graal (et son couvercle!) sensé être présent sur les parois dommoises, toujours selon notre aventureux interprète, autre antienne "templariste" bien connue qui admet mal que la représentation d'un simple calice ou d'un ciboire sacerdotaux puisse être une chose possible; ce que que peut d'ailleurs schématiser grossièrement si l'on veut  la gravure géométrique que notre chanoine identifia arbitrairement au mystérieux objet des romans chevaleresques (9) (Fig.1). En ce cas, ce que M. Tonnellier identifie à un couvercle dans la partie supérieure de la gravure, pourrait être la figure maladroite de l'hostie du Saint-sacrement, l'ensemble constituant une représentation que l'on peut retrouver dans l'enluminure...Mais si l'on tient à y voir un couvercle, ne serait-t-il pas mieux avisé de reconnaître dans cette représentation l'évocation d'un de ces traditionnels ciboires, fermés d'un couvercle surmonté d'une croix justement; ou encore l'image de classiques fonds baptismaux en forme de coupe, qui furent également semblablement couverts? Nul besoin alors d'expliquer combien symboliquement, une telle représentation serait pleinement justifiée dans un ensemble comportant de nombreuses représentations de la croix...Mais quoiqu'il en soit en réalité du sens du dessin, on voit que les explications les plus élémentaires et les plus évidentes pour un ecclésiastique semblent décidément toujours devoir lui échapper... Pour en finir d'ailleurs sur le sujet  des croix, il avait en outre de curieuses affirmations dont on se demande bien par quelles voies paradoxales elles pouvaient bien s'imposer à sa raison: ainsi voyait-il gravé deux petits calvaires schématiques à piètements triangulaires (pourtant lieux commun du graffiti de toutes les époques), l'un bien proportionné, l'autre mal proportionné (mais sur quelle base décide-t-il de cela?): c'était le premier qui était templier, l'autre ne l'était pas...

Pour conclure enfin ces quelques exemples caractéristiques de l'art si particulier d'accomoder les signes de M. Tonnellier (du moins tel qu'il m'a été rapporté par le guide de la Porte des Tours), il semble que le sommet de l'invention romanesque fut définitivement atteint lorsqu'il releva trois petits points (invisibles bien sûr sur le mur) marqués à proximité de la circonférence d'un cercle marque d'une croix (le cercle rappellons-le signifie "prison" dans son langage secret templier), fait indiquant indubitablement que les Templiers (grands amateurs de rébus dans leurs graffiti comme chacun sait...) avaient l'intention de s'évader... pour reconquérir Jérusalem; interprétation d'ailleurs qui fut évoquée, bien que plus sobrement, dans les pages-même d'Archéologia (Fig. 2)...

 

fig.-1-cercles.jpg 

Fig. 2: à gauche, les cercles supposés représenter symboliquement la prison, dont les trois points présents sur la circonférence centrale matérialisent l'intention des Templiers de s'en évader (indiqués eux-mêmes par la croix), selon une interprétation fantaisiste du chanoine Tonnellier (estampage Tonnellier. Source: Archéologia n° 33 p. 25).

 

 

VERS UN NOUVEAU SECRET TEMPLIER?

 

Il est inutile de poursuivre la démonstration, qui peut être multipliée à l'envi, le lecteur quelque peu informé aura compris ce qu'il en est de la solidité des "sources", des méthodes et des preuves du savant saintongeais pour asseoir, d'un point de vue iconographique, sa thèse templière des graffiti de la Porte des Tours. J'ai volontairement mis de côté ici les exemples tirés de ses publications "officielles" qui, si elles apparaissent généralement plus prudentes, n'en comportent pas moins de graves extrapolations qui n'ont pour fondements que des relevés dont il n'est plus nécessaire de souligner l'inanité partielle, ainsi d'ailleurs que de la supposition gratuite que les gravures constituent un langage convenu à la signification cachée. On peut d'ailleurs souligner à ce sujet que les cocasses Templiers de M. Tonnellier ne furent pas à une contradiction près: pourquoi exprimèrent-ils en toutes lettres dans leurs prétendues graphies et sous les yeux des gardiens (perdant contre toute attente leur célèbre verve cryptographique...)  des menaces on ne peut plus explicites qui pouvaient bien les mener sûrement au bûcher; tandis qu'ils s'ingénièrent parallèlement à dissimuler dans leurs dessins (au su et au vu de ces mêmes gardiens), des informations somme toute assez peu compromettantes... voire insignifiantes? On y perdrait son Latin; notre chanoine, non à ce qu'il semble... Je ne m'étendrai donc pas sur les inventions épigraphiques qui furent publiées, sensées prouver irréfutablement cette pseudo-thèse templière: sans doute en effet leur "manifestation" fut-elle rendue nécessaire puisque le dossier iconographique, à l'image du dossier historique, est en réalité quelque peu obstinément vide... La question de leur inauthenticité a déjà été abordée dans la communication de Serge Ramond citée plus haut (10); et j'ajouterai en outre qu'il ne s'agit pas d'être bien grand spécialiste de ces questions pour douter que la forme typographique adoptée par ces prétendues "imprécations" ait véritablement à voir avec celle d'une réelle écriture, même maladroite, du début du XIVe siècle. On peut enfin noter que l'utilisation d'un tel corps de lettre et d'une telle graisse (sensés être obtenus "par frottement") visibles partiellement dans les estampages Tonnellier est une chose encore jamais vue dans la paléographie des graffiti médiévaux, paléographie par ailleurs assez rare (cf. fig. 2)... Mais je laisse bien sûr le soin aux épigraphistes compétents -ce que je ne suis certes pas- de se pencher sérieusement sur cette question, car à ma connaissance et très curieusement, compte-tenu du contexte plus que fragile du dossier, aucune expertise n'a jamais été faite de ces prétendues inscriptions... invisibles sur le mur.  Cela bien que l'une d'elle fût citée, sans vérification d'authenticité aucune, par l'archiviste-paléographe et médiéviste Régine Pernoud, ainsi que l'a souligné justement Serge Avrilleau sur ce blog, chose véritablement inexplicable mais qui témoigne bien du véritable problème posé dans ce dossier dommois: tout le monde s'est recopié sur la foi d'un argument d'autorité que ne justifient certes pas les fondements historiques et iconologiques de la thèse templière de la Porte des Tours ainsi que nous venons de le voir, pour des raisons que je ne parviens pas à discerner encore aujourd'hui. Mais ces dernières ont sans doute peu d'importance au regard du caractère très suspect des procédés de relevé, d'analyse et d'interprétation qui furent à l'origine d'une hypothèse qu'il faut bien qualifier, faute d'éléments plus concrets, de totalement fantaisiste.

Procédés qui hélas s'exercèrent sur d'autres sites selon des irrégularités semblables, et dont la mise en oeuvre inconsciente chez un chercheur par ailleurs regardé comme compétent en matière d'histoire et d'archéologie n'est sans doute explicable que par le seul recours à la stricte psychologie, ce qui n'est évidemment pas du ressort de ce blog... Je pense que la consécration publique des travaux du chanoine dans une revue archéologique de caractère national a joué pour beaucoup dans la cristallisation d'un tel phénomène, et peut-être contribué à couper les esprits d'une nécessité d'aborder son travail d'un point de vue distancié, d'autant que comme on l'a dit, les travaux de M.Tonnellier furent avalisés de bonne foi, directement ou indirectement, parfois par les autorités scientifiques elles-même, et le sont encore aujourd'hui malheureusement dans nombre de publications de diverses origines. On ne peut s'étonner dès lors que les instances dommoises touchées de près par le possible phénomène templier à Domme se trouvent encombrées par une semblable remise en question, pourtant inévitable, d'autant que cette défense très légitime de leur patrimoine s'appuie précisément exclusivement sur le travail du chanoine Tonnellier, dont elles prétendent d'ailleurs, ainsi que le guide me l'a affirmé pendant ma visite du printemps dernier, détenir fièrement le précieux manuscrit à la source de ses publications et des interprétations livrées au public lors de cette même-visite. Je ne sais ce qu'il en est véritablement puisqu'il paraît impossible de consulter ce document, qui nous livrerait pourtant bien des informations, et peut-être des éléments venant infléchir un constat qui je l'avoue, est bien sombre... Mais le silence est de règle, et je n'ai obtenu, en fait de discussion sur le fond auprès de quiconque, aucune réponse. La porte même de la consultation des estampages originaux qui furent donnés en garde à l'office de tourisme de Domme par l'Académie de Saintonge à l'occasion d'une exposition en octobre 2007à Domme, et cela pour être mis précisément à la disposition des chercheurs, m'a été diplomatiquement et contre toute attente fermée dès lors qu'on a su finalement l'orientation de ma démarche, cela malgré les assurances qui m'avaient été données par cette même Académie quelques semaines plus tôt. Le guide dommois m'a signifié lors de ma visite (où photographies et enregistrements sonores sont interdits) que ces estampages n'étaient soudainement plus consultables, devant faire l'objet par l'Office du tourisme d'une publication exclusive (ce qui ne semblait pas coïncider avec ce qu'on m'avait annoncé de leur destination), et qu'ils étaient conservés... dans un endroit secret (sic). Nouvelle manifestation sans nul doute de l'ineffable secret des Templiers... 

L'Académie de Saintonge, informée de la situation, ne donna pas suite à ma demande d'assistance pour débloquer la situation. Attentisme et mutisme sont donc de mise, et c'est l'objet de cette publication que de tenter de faire évoluer les choses. Car est-ce bien l'intérêt de tous que de refuser de faire la lumière sur un problème qui, somme toute, n'est qu'une simple question d'histoire et de glyptographie (car sur cela au moins ne plane aucun doute)? Il est certain que tout ce qui vient d'être exposé ne prétend à rien d'autre ainsi que je l'ai déjà dit, qu'à susciter la réévaluation d'un dossier "templier" qui pose de très réels et très graves problèmes. Quand donc cette réévaluation sera-t-elle rendue possible, avec le concours bien sûr de spécialistes et des personnes concernées par la valorisation du site, qui mérite tout de même mieux que l'état d'abandon à la fois physique et pour ainsi dire "moral" dans lequel il a été plongé depuis de trop nombreuses années? Les graffiti de la Porte des Tours sont bien de toute évidence médiévaux, mais sans doute plus sûrement le fait d'ouvriers ayant oeuvré aux fortifications ou de soldats de tous bords qui y furent en garnison, que d'hypothétiques Templiers nous livrant là quelque message secret (en accord curieusement sur ce point avec les Templiers chinonais de la "tradition" occultiste...) devant plus, de toute évidence, à Maurice Druon qu'à l'Histoire (11). En ont-ils moins d'intérêt pour autant?

Je ne vois pas en outre que protéger légitimement la mémoire d'un homme soit ne jamais rien envisager de ses possibles errances, aux dépens par ailleurs d'une vérité qui, elle, est due à tous indistinctement.

 

Hervé Poidevin.

 

 

NOTES:

 

(1) Ces éléments d'information sont tirés du site de l'Académie de Saintonge: http://www.academie-saintonge.org/index.html

 

(2) Cf. chanoine P.-M. Tonnellier: Le prisonnier de Gisors ou l'écroulement d'un mythe, Archéologia N° 43, nov.-déc. 1971, pp. 70 et suiv.; A Domme en Périgord, le message des prisonniers, Archéologia N° 32, janv. 1970; Les graffiti de Domme ou la foi des Templiers (II),Archéologia N° 33, mars-avril 1970, pp. 22 et suiv.; Domme révèle encore de nouveaux secrets, Archéologia N° 38, janv.-fév. 1971, pp. 78 et suiv. 

 

(3) Uniques en leur genre également sont les" trouvailles" graphiques proliférantes du chanoine à Gisors et à Domme. Il ne lui suffit pas de prétendre "découvrir" le nom de Basian à Gisors,encore faut-il qu'il soit inexplicablement démultiplié à un grand nombre d'exemplaires sur une même pierre (cf. Archéologia N° 43, p. 77, fig. 9). Même phénomène à Domme pour la graphie Clemens Destructor templi (cf. Archéologia N° 33, fig. p. 25) et pour les fameuses "têtes de Sarrazins" où sont atteints là des sommets dans l'art de la redondance inutile (cf. Archéologia N° 38, fig. pp. 78 et 79). Un tel phénomène de prolifération d'un même signe est tout-à-fait inconnu dans les graffiti anciens en dehors de ces trois exemples, que "révèlent" justement les estampages du chanoine en dépit de leur invisibilité persistante. Comment ne pas supposer, compte-tenu de la fragilité du dossier Tonnellier, que le phénomène profusionnel trois fois répété signe bien là le même trait psychologique d'un seul et unique "inventeur"?

 

(4) Cf. La pierre qui fâche, http://saint-emilion.pro/index.php?post/catacombes

 

(5) On nous affirme en effet que les lettres des inscriptions ne furent pas gravées, mais obtenues par "frottement", ce qui les rendit de peu de profondeur, d'où leur disparition actuelle... Ainsi l'érosion qu'on nous annonce avoir été brutalement impitoyable pour elles après 1970 ne le fut pas du tout entre le début du XIVe siècle et cette date, soit pendant... près de sept-cents ans. Ce curieux caprice érosif est à noter, d'autant qu'il s'est également produit à Gisors pour le nom de Basian, mais il est vrai, sur une durée un peu moins longue... 

 

(6) Philipe III le Hardi éleva la bastide sur le Mont de Dome (aujourd'hui Domme) pour l'opposer aux multiples fortifications que les Anglais, alors possesseurs de la Guyenne, édifiaient dans le pays. Il fortifia spécialement le côté le plus exposé, à l'est, par l'ouvrage de deux tours comportant des salles d'arme, encadrant une porte ogivale appelée aujourd'hui "Porte des Tours", qui fut sans doute reliée à un fort aujourd'hui détruit, destiné à protéger la partie la plus faible de toutes. Ces ouvrages nouveaux furent achevés à la fin du XIIIe siècle, incluant un château neuf sur un promontoire à l'ouest de la ville; édifice qu'il ne faut pas confondre avec le château dit de Domme-vieux aujourd'hui, dont la propriété demeurait aux seigneurs de Dome, desquels la Couronne acquit la portion de terre où fut élévée la bastide. On doit donc noter que Domme ne cessa d'être en état de guerre pendant le conflit franco-anglais où elle fut prise et reprise par les deux partis (par exemple en 1347, 1369, 1383, 1421), et ne manquait certes pas de lieux de réclusion mieux adaptés et véritablement plus sûrs que la Porte des tours largement exposée, pour nos infortunés Templiers. Ainsi quand l'autorité royale voulut en 1360, enfermer à la discrétion de son pouvoir et de manière sûre, les traîtres qui avaient vendu la ville aux Anglais, c'est bien au château qu'on les incarcéra... (cf. Lascoux, bibl.). On peut signaler encore, s'il était encore nécessaire, comme argument faisant douter de l'éventualitéé que Philippe Le Bel ait jamais pu choisir Domme comme lieu d'incarcération de Templiers, l'état de désorganisation des possessions du pouvoir royal en Guyenne et le peu de fiabilité avec laquelle les fonctionnaires du duché en appliquaient les prescriptions, situation à laquelle il dut notamment remédier en 1308 par l'envoi d'ordonnances à ces mêmes fonctionnaires (cf. Dessalles, tome II, p. 100; cf. bibl.).

 

(7) Cf. Thierry Leroy, Les Templiers, légendes et histoire, Paris, 2007, 2008.

 

(8) Cette évocation d'un langage symbolique secret dans lequel le carré évoquerait le Temple de salomon me paraît rappeler d'un peu trop près le fameux "alphabet" maçonnique, où la Loge (en correspondance symbolique avec le Temple de Salomon) est parfois figurée par un carré...

 

(9) La légende d'un Graal templier est fondée sur le Parzival de Wolfram von Eschenbach, roman allemand du XIIIe siècle qui s'inscrit dans le cycle arthurien initié par Chrétien de Troyes un siècle plus tôt. Le château du Graal y est dit être gardé à Munsalvaesche par des templiers (ou templaristes selon les traductions) qui tirent leur nourriture du graal lui-même. Il se trouve cependant que sous ce nom, l'auteur ne désigne pas une coupe, mais une pierre nommée lapsit  exilis, termes dont la signification divise encore les commentateurs aujourd'hui. Les auteurs modernes à tendance "ésotérique" ne manquèrent pas d'instrumentaliser ce texte pour se livrer à diverses extrapolations pseudo-historiques, extrapolations qui ne semblent visiblement pas avoir échappées à la sagacité de notre chanoine (cette question est abordée par lui dans le n°33 d'Archéologia, p. 24)...

 

(10) Cf également: S. Ramond, Les graffiti de prisonniers templiers, dans Un patrimoine culturel oublié: les graffiti, Revue archéologique de l'Oise, n° 23, 1981, pp. 9-28.

 

(11) On aura remarqué que Serge Avrilleau, dans la contribution qu'il porte au dossier dans ces pages, n'exclut pas, à la suite de Serge Ramond, que les graffiti de Domme puissent être carcéraux, et même templiers. L'hypothèse est fondée essentiellement pour ces deux chercheurs, sur la validité du document publié par M. Goineaud-Bérard, validité dont on verra dans l'annexe 1 de cet article qu'elle ne repose sur rien; fait dont S. Avrilleau n'avait évidemment pas connaissance lors de la rédaction de cette contribution.

 

 

ANNEXE 1:

 

Le manuscrit qui attesterait de l'incarcération de 70 Templiers dans la bastide de Domme est issu du fonds Harlay déposé au XVIIIe siècle à la Bibliothèque royale, maintenant Bibliothèque Nationale (département des manuscrits occidentaux, anciennement fonds Harlay n° 329, copie Lespine, fonds Périgord 35). André Goineaud-Bérard a publié cette liste de templiers qui fut, pense-t-il, établie en 1311 au plus tard, accompagnée de notices biographiques relevées dans les pièces du procès citées par Michelet (cf Bulletin de la Société Historique et Archéologique du Périgord, tome CXXVII, année 2000, pp. 272-285). La liste publiée par M. Goineaud-Bérard coïncide effectivement avec celle du document original, mais l'introduction et la conclusion de cette même liste n'évoquent nullemment le transfert de ces Templiers à Domme. En voiçi les fac-simile et leur exacte traduction, effectuée à ma demande par la médiéviste Colette Beaune, présidente de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher, aujourd'hui connue pour être spécialiste de Jeanne d'Arc, anciennement maître de conférence à la Sorbonne (Paris I) et enseignante à l'université de Paris X-Nanterre:

 

ms-BN-1.jpg 

 

(Document: Bibliothèque Nationale de France, département des manuscrits occidentaux)

 

 

Traduction de l'introduction: "Fonds Harlay n° 329, coté procès contre les Templiers fait en France en 1309, fol. 25-26 et suiv.

 

                                                                                                 1309.

... Ensuite le samedi suivant, le 28e jour du mois de mars, se rassemblèrent dans le verger de derrière et dans la maison de Monseigneur l'évêque de Paris tous les seigneurs commissaires cités plus haut ("supra dicti"; ce qui révèle que la copie est incomplète et que l'original  devait être précédé de la liste des juges) et tous les frères de cet ordre du Temple qui sont écrits en-dessous. Ils furent amenés en présence des dits seigneurs  commissaires...... Les noms des frères qui furent ce jour-là et à ces endroits, tous et chacun, furent présents les frères... (suit la liste des noms)"

 

 

ms-BN-2.jpg 

(Document: Bibliothèque Nationale de France, département des manuscrits occidentaux) 

 

 

Traduction de la conclusion: "Après cela le jour de mars qui suit, qui fut le dernier jour de mars, furent amenés en présence des dits commissaires dans la chapelle qui se trouve à côté de la grande salle épiscopale.

Raymond de Wassinhaco (incertain), chevalier du diocèse de Limoges en habit séculier, non templier."

 

En première remarque, on peut affirmer d'après Mme Colette Beaune, que cette copie effectuée par l'abbé Lespine (1757-1831) fut bien faite sur un document original du XIVe siècle, l'exactitude de la paléographie en témoigne indubitablement.

En deuxième remarque, on peut signaler qu'il est véritablement incompréhensible qu'aucun fac-simile ni aucune traduction exacte de ces textes n'ait été produits en pièces justificatives des deux publications que M. Goineaud-Bérard fit de cette liste. Il est tout aussi incompréhensible que le texte d'introduction et sa traduction prétendûment tirés du document de la BNF, figurant dans son ouvrage "Templiers et Hospitaliers en Périgord", ne corresponde pour le moins que très approximativement à celui de ce même document. Il ne put, lors de nos entretiens, justifier véritablement l'origine de son texte. Il semble que la personne à qui il voulut confier cette traduction se révéla quelque peu incompétente selon ses dires, et qu'il se concentra sur la liste, pour les développements biographiques de laquelle il se référa essentiellement à Michelet et à Roger Sève (voir bibliographie). D'où par ailleurs, s'il eut connaissance de ce document, tint-il que la liste fut établie en 1311 au plus tard alors  que ce même document indique clairement la date de 1309?

En troisième remarque, il faut signaler que des références bibliographiques antérieures aux années 1970 historiquement fiables et qui travaillèrent sur les archives (qui m'ont été aimablement fournies pour l'essentiel par M. Jean-Luc Aubarbier), toutes se taisent, sans exception, sur un possible enfermement de Templiers à Domme: Jean Tarde, Lascoux, Michelet, Escande, Dessalles, Maubourguet... On ne trouve rien non plus dans la monumentale histoire de Languedoc de Devic et Vaissette, ni même dans la Bibliographie générale du Périgord de Roumejoux, Bosredon et Villepelet (cf. bibl.). L'inventaire du fonds Périgord constitué par l'abbé Lespine, à la sagacité duquel il est bien peu probable qu'un tel fait eût échappé, n'est pas plus disert. Bref, on peut avec certitude établir, en l'état actuel des choses, que l'idée de prisonniers templiers dommois est bien une pure invention du Chanoine Tonnellier pour les besoins de sa cause, invention 'authentifiée" par M. Goineaud-Bérard sur la base d'une interprétation fautive du manuscrit du fonds Périgord, simple extrait des minutes du procès parisien, qui n'y furent intégrées sans doute que parce que la liste de la cote 35 contient le nom de quelques Templiers périgourdins...

 

ANNEXE 2:

 

Ma correspondante à l'Académie de Saintonge Mme Francette Joanne, historienne qui oeuvra aux côtés du chanoine Tonnellier sur le chantier de la Porte des Tours, et dont je tiens à préciser que ni la compétence, ni l'honnêteté et la sincérité ne sont évidemment en cause dans cette affaire (puisque c'est seulement l'intervention graphique intempestive de ce dernier sur les estampages qui pose problème), me fait part, dans son mail du 16 novembre 2011, de sa tristesse et de son incompréhension au vu de ce qu'elle estime semble-t-il constituer des accusations gratuites visant à une fausse polémique. Elle en profite d'ailleurs, et je l'en remercie, pour rectifier un point technique, qui fut évoqué par Serge Avrilleau sur ce blog dans la seule optique pourtant d'alléger la suspicion touchant les trop fameuses "têtes de Sarrazins" de M. Tonnellier. Je suis cependant désolé qu'elle n'apporte aucun élément concret pouvant remettre en cause ou tempérer les divers constats effectués dans ces pages, notamment par S. Ramond, ce que je réclame depuis des mois auprès des personnes concernées, et cela dans le seul but, je l'ai dit, de mieux établir les faits.

Je reproduis donc son courriel puisqu'il contient des rectifications intéressant partiellement le texte de S. Avrilleau, tout en précisant que je publierai bien sûr ici tous éléments nouveaux et toute intervention argumentée pouvant concerner de près le fond du dossier et éclairer quelque peu la situation:

 

Monsieur,

J'ai en effet essayé de prendre connaissance des dossiers et autres blogues qui ne sont qu'un enchevêtrement de questions et réponses de différentes coteries. J'y ai lu des injures (c'est l'auteure qui souligne) faites à la mémoire du chanoine Tonnellier que je ne peux admettre.
Par ailleurs, je vois que votre opinion est déjà faite sur ce qu'a écrit le chanoine sur la porte des Tours de Domme. Je n'ai donc rien à ajouter.
J'ajoute que dans ce fatras trouvé sur la toile, il est dit que les estampages "étaient faits au marteau" (sic). Ceci est pure invention, et je ne résiste pas au plaisir de vous donner la méthode, puisque c'est moi qui ai fait tous les estampages de Domme. J'ai procédé avec de grandes feuilles de papiers buvards, un peu d'eau et l'index de ma main droite, en repoussant le buvard humecté, centimètre carré après centimètre carré avec l'index ...Point de latex, point de colle (sic?), et encore moins de marteau destructeur evidemment, que seuls des chercheurs qui n'ont jamais pratiqué des estampages peuvent imaginer.
Bien tristement
Francette Joanne
 
 
BIBLIOGRAPHIE des auteurs cités:
 
-AUBARBIER Jean-Luc: La France des Templiers, sites, histoire et légendes, Bordeaux 2007;
-DEVIC  Claude, Vaissette Joseph, Du Mège Alexandre: Histoire générale de Languedoc, avec les notes et les pièces justificatives, composée sur les auteurs et les titres originaux..., 10 volumes, Toulouse, 1840-1846;
-DESSALLES Léon: Histoire du Périgord, 3 volumes, Périgueux, 1883-1885;
-ESCANDE Jean-Joseph: Histoire de Sarlat, 1936;
-GOINEAUD-BERARD André: Templiers et Hospitaliers en Périgord, 2002;
-MAUBOURGUET Jean: Sarlat et le Périgord méridional, 3 volumes, Cahors, 1926;
-MICHELET Jules: Histoire de France, 6 volumes, Paris, 1833-1844 / Le procès des Templiers, 2 volumes, Paris, 1841-1851;
-ROUMEJOUX A. de, BOSREDON Ph. de, VILLEPELET Ferd.: Biographie générale du Périgord, 4 volumes, Périgueux, 1897;
-SEVE Roger et Chagny-Sève Anne-Marie: Le procès des Templiers d'Auvergne, 1986;
-TARDE Jean (1561-1636), chanoine théologal et vicaire général de Sarlat: Chroniques.... annotées par le Vte Gaston de Gérard,  Paris, 1887.                                                   
 
 
 
 

 

 

 

 

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