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PAR SERGE RAMOND


Le court texte
présenté ici a fait l'objet d'une communication lors du premier colloque sur les graffiti anciens qui eut lieu à Loches (Indre-et-Loire)  les 20 et 21 octobre 2001, organisé par Serge Ramond, créateur du Musée de la Mémoire des Murs et président de l' Association de Sauvegarde du Patrimoine Archéologique et Glyptographique. Il a été publié dans les actes du colloque (1), mais j'ai souhaité, avec l'accord  de son auteur, lui assurer une plus large diffusion, en raison de l'importance du sujet qu'il aborde, qui intéresse l'histoire de l'interprétation des graffiti médiévaux, et met en lumière l'action d'un prétendu chercheur qui abusa en son temps les milieux archéologiques officiels ( à travers notamment la revue Archéologia qui lui servit pour ainsi dire de tribune) et dont l'étrange travail de falsification n'a toujours pas été démenti. Le chanoine Tonnellier (puisqu'il s'agit de lui) utilisa l'estampage comme méthode de relevés, notamment à Domme, site dont il est question dans ce texte (2), mais aussi à Chinon et surtout à Gisors; "méthode implacable" comme l'a écrit de bonne foi Joël Godard, à la suite du chanoine (3), qui permit à ce dernier de réussir là ou les autres avaient échoué, du moins le crut-on.... et le croit-on encore aujourd'hui.

Hervé Poidevin.


Domme est une cité médiévale magnifique dans le Périgord Noir, au sud de Sarlat.. C'est une bastide fondée par Philippe III le Hardi et fortifiée avec ses portes, dès 1285, par Philippe IV le Bel, le même qui, 22 ans après, fera enfermer des Templiers dans ces mêmes tours qui, aujourd'hui, depuis le XVIIe siècle, sont dénuées de leur partie supérieure, qui les fragilise.
C'est en février 1970, alors que mes recherches sur les graffiti anciens étaient en cours depuis un an que j'eus connaissance de l'existence de la porte des Tours de la bastide de Domme (Dordogne). La revue Archéologia venait, en effet, de publier un confortable article sur les graffiti gravés dans ces tours. Le titre en était A Domme en Périgord. Le message des prisonniers. Il y avait plusieurs pages, bien illustrées, d'éloquents graffiti messagers, des dessins, des écritures de l'époque qui en disaient long sur la moralité toute empreinte de ferveur, de foi, de colère des pauvres Templiers enfermés dès leur arrestation du 13 octobre 1307.
Le sujet était évidemment passionnant, mais bien naturellement mon activité professionnelle me gênait pour, du jour au lendemain, assouvir ma curiosité en me rendant sur les lieux en Périgord. De plus, Monsieur Tonnellier, chanoine de son état et scripteur de l'article, ne m'encourageait guère par sa correspondance du 29 février 1971, à mettre mon nez dans son histoire vraiment trop belle!
Durant l'été 1971, me déplaçant à Domme pour réaliser des photos, je ne parvins pas à avoir l'accès aux tours baignées d'un certain mystère! Enfin, le ministère de la Culture, rue de Valois, me donne le feu vert en mars 1972 et, en juin, je suis à Domme, dans ce décor d'architecture du XIIIe siècle, très envoûtant, et je peux, enfin, entreprendre un premier inventaire moulé des graffiti épars dans la grande tour, qui en est particulièrement riche. Le thème est très orienté par l'omniprésence de la symbolique chrétienne (Fig. 1).


Fig. 1: crucifixions. Photos S. Ramond.

Si l'iconographie est prolixe, en revanche, les épigraphies et datations sont pratiquement inexistantes. Malgré ce manque, beaucoup de représentations évoquent, assurément, la marque profonde des prisonniers à l'Eglise.
L'un de ces graffiti, en particulier, a retenu mon attention. Il s'agit d'une croix latine, associée à un ciboire, mais dans une composition quelque peu insolite. En effet, d'abord on observe une croix latine, simple, recoupant une marque inférieure, tandis qu'à l'examen de détail, il apparaît une croix pattée avec, en dessous, le calice shématisé. C'est une représentation hautement symbolique de la présence des chevaliers chrétiens dans cette tour par la célébration du mystère avec le calice et l'appartenance à l'ordre par la croix pattée (Fig. 2).


Fig. 2: en haut, croix pattée et calice. moulage du graffiti original. En bas, le même, redressé (moulages S. Ramond).


Il est difficile de déterminer précisément la date de l'incarcération des Templiers à Domme. Très probablement, un certain nombre de Templiers des régions voisines ont été mis aux arrêts dès 1307. Un article récent d'André Goineau-Bérard (Bulletin de la Société Historique et Archéologique du Périgord, tome 127, 2000), fait mention du nom de ces Templiers périgourdins, et de ceux, au nombre de 70, originaires de Cahors, Périgueux, Clermont, Poitiers, Angoulême, Bourges, Toulouse, Carcassonne, qui furent amenés de Paris en 1311 après leur déposition devant la commission pontificale, détenus ensuite dans la porte des tours.
En observant ces tours qui, seules à Domme, recèlent des graffiti, nous nous interrogeons sur les conditions d'enfermement et la promiscuité qui a dû être le lot de ces malheureux prisonniers surveillés en permanence par les gardes du chemin de ronde supérieur. Ils réalisèrent ces graffiti dans une misérable lumière provenant des quatre archères.
Les moulages de la plupart des sujets, réalisés en juin 1972, m'apportaient donc une matière consultable et analysable dans ses détails, avec les meilleurs éclairages, ce qui m'a permis un examen précis par comparaison aux estampages reproduits par le chanoine (Fig. 3 et 4).


        Fig. 3: en haut, moulage S. Ramond; en bas, estampage Tonnellier.



Fig. 4: la Vierge et le Christ. En haut, moulage S. Ramond. En bas, estampage Tonnellier.


Ma grande surprise, au vu du résultat, fut partagée par différents scientifiques dont Raymond Mauny, Professeur à la Sorbonne et éminent spécialiste attaché à la Société Historique du Vieux Chinon. La supercherie était flagrante: en effet, l'estampage, "ce révélateur implacable", comme l'a écrit le chanoine Tonnelier, n'est autre, dans son procédé, qu'une surface de papier plaqué sur pierre, humidifié et redessiné ensuite par lui-même au stylo feutre, ce qui autorise toutes les possibilités d'interprétation s'accordant avec le texte fantasmatique pensé du chercheur.
C'est pourquoi les nombreuses oblitérations de date et d'inscription ajoutées sur les estampages Tonnelier ne peuvent être repérées sur les pierres de Domme car, en fait, elles n'existent que dans la matière grise et surréaliste de notre chanoine!
Jamais, dans ce domaine scientifique, une telle supercherie ne s'est montrée en pleine pages d'une revue d'archéologie, avec tant d'assurance, voire d'arrogance!
Le plus grand délire est à remarquer avec la scène guerrière chevaleresque, décrite en détail par le chanoine, qui semble avoir personnellement vécu l'évènement, et qui écrit: "alors l'estampage révèle peu à peu le plus fantastique tableau de genre qu'on puisse imaginer". Sur le moulage que j'ai réalisé en 1972, il apparaît une surface de pierre corrodée par les intempéries, pratiquement illisible car la gravure a disparu presque entièrement, alors que l'interprétation allègrement dessinée du chanoine montre une véritable scène avec détails divers parfaitement ahurissants! (Fig. 5) Le clou de cette mise en scène se concrétise par la présence de centaines de petites têtes rondes dessinées avec des cheveux et des yeux! C'est, je crois, le summum le mieux réussi à ce jour dans le domaine du document apocryphe!


Fig. 5: en haut: scène de chevalerie imaginée par Tonnellier. En bas, la pierre originale moulée par S. Ramond.

On peut observer que l'archère considérée est celle située face à la porte d'accès de la tour. Elle est, en quelque sorte, le sanctuaire du lieu, et l'on peut suggérer qu'une messe pouvait y être dite par un moine Templier, ce qui expliquerait les différents registres gravés: le ciel paradisiaque avec ses anges, le Christ, la Vierge, saint Jean et saint Michel au bras armé (Fig. 6).


Fig. 6: la Vierge, le Christ et saint Jean. Moulages S. Ramond.


Le ciel est composé de deux anges gravés avec rouelle solaire et étoile à huit pointes, traduites par le chanoine avec oblitération d'écritures et de petites têtes (Fig. 7 et 8).


 Fig. 7: anges, rouelle solaire et lune. Moulages S. Ramond.



Fig. 8: le monde céleste. Estampage Tonnellier.


En dessous du saint Michel, M. Tonnellier fait apparaître une crucifixion couronnée accompagnée de nombreuses écritures, le tout arrangé également de petites têtes fantasmatiques que nous n'avons pas retrouvées (Fig. 9).


Fig. 9: crucifixion imaginée par Tonnellier.

C'est aussi, dans la hauteur de cette archère qu'est gravé un serpentiforme dénué de toute trace d'écriture et sans aucune ressemblance avec l'estampage réalisé par le chanoine, qui pourtant transcrit en clair sur le serpentiforme: "DESTRUCTOR TEMPLI CLEMENS" ainsi que la mention PPVS REX (le Pape et le Roi). Il est vrai que cette représentation [de serpentiforme] pourrait avoir une explication symbolique, et qu'elle devrait pouvoir évoquer la perfidie du pape Clément, mais ce n'est là qu'une hypothèse prudente! (Fig. 10)


Fig. 10: serpentiforme. A gauche, moulage S. Ramond. A droite, estampage Tonnellier.

Nous avons moulé, également, sur le côté gauche d'une archère, une épée symbolique horizontale, associant la mission de l'Eglise à la protection et la délivrance du tombeau du Christ en Orient. Cette gravure très signifiante du pèlerinage des Croisés est vierge des inscriptions dont l'a affublée le chanoine sur son relevé (Fig. 11).


Fig. 11: épée symbolique et calvaire recroiseté. En haut, moulage S. Ramond. En bas, estampage Tonnellier.


Nous ne pouvons analyser présentement tout l'ensemble des marques. Ces exemples de falsification se répètent sur de nombreux relevés de graffiti de la porte des Tours, toujours difficile à visiter aujourd'hui.
Le lieu même s'est dégradé depuis 1972, car il n'a subi aucune conservation, et les graffiti en pâture à la pluie et à l'humidité sont en voie de disparition progressive. Heureusement tous ces documents ont été moulés à temps, et sont en exposition permanente avec tous les grands sites historiques français au Musée de Verneuil-en-Halatte (Oise).
Pour conclure, ma conviction est que ces témoignages gravés comportent suffisamment d'éléments iconiques probants, dans un contexte historique réel, associés à des sources documentaires authentifiées, pour convenir que les graffiti de Domme pourraient être attribués aux chevaliers du Temple emprisonnés entre 1307 et 1311 (Fig. 12).


Fig. 12: croix probablement Templières. moulages S. Ramond.


Toutefois, l'absence de références patronymiques, de messages spécifiques, de dates, n'apporte pas de preuve absolue. Quant aux surcharges aberrantes de pure imagination du chanoine, véritable tromperie, elles ne confortent assurément pas cette idée.
Je ne souhaite pas engager une digression sur d'autres sites, comme Gisors par exemple, où l'affabulation de M. Tonnellier, là aussi, est impressionnante.
Cela fera l'objet d'une autre communication, de même pour Chinon où des faux ont été faits, mais beaucoup plus graves, directement sur le tuffeau, par Yvon Roy.



NOTES  DE L'INTRODUCTION

(1) Actes des "Premières Rencontres Graffiti anciens" à Loches en Touraine. Loches (Indre-et-Loire) les 20 et 21 octobre 2001, ASPAG, Verneuil-en Hallatte, 2002. L'étude de S. Ramond est aux pages 75-82.

(2) Les travaux du Chanoine Tonnellier à Domme ont été publiés en 1970 dans Archéologia, n° 32, 33 et 38.

(3) Joël Godard, avec la collaboration de J. Briand, Le prisonnier de Gisors, dans Les cahiers de la Société Historique et Géographique du bassin de l'Epte, n° 27, 1991, pp. 11 à 44. Ce travail d'historien (par ailleurs intéressant sous bien des aspects) accrédite les thèses fantaisistes du chanoine Tonnellier (publiées dans Archéologia n°43, 1971) concernant l'identité du mythique prisonnier de Gisors, fondées évidemment sur des relevés falsifiés et sur la croyance (inexplicable) dans l'infaillibilité de leur auteur et de sa "miraculeuse" technique de relevés, qui fit paraître une multitude de signes que personne (y compris M. Godard) n'a jamais pu voir...





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