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Au contraire de mes autres travaux sur la "triple enceinte", cette étude un peu particulière a été fortement critiquée par François Beaux (GERSAR) et Jean-Michel Mathonière (Compagnons, compagnonnage) auxquels j'ai soumis le texte par le passé. J'ai donc hésité à le mettre en ligne, estimant que leur opinion ne pouvait être raisonnablement négligée. Je me suis toutefois ravisé, comprenant que  la méthode d'investigation purement géométrique que je mets en oeuvre dans ce travail a, à elle seule, motivé leur rejet, et les a détourné d'un examen plus approfondi de ce que je crois être les faits qu'elle met en lumière, et de l'hypothèse que je développe brièvement pour tenter de les expliquer, au moins partiellement. Pouvant évoquer vaguement les pratiques courantes d'un certain ésotérisme facile que je comdamne, cette méthode n'a rien d'arbitraire, comme nous le verrons, et les résultats qu'elle permet d'obtenir dans ce cas précis ne me paraissent pas être des interpolations subjectives et gratuites. Je laisse donc le lecteur juge de ce qu'il ressort de cette étude, et suis évidemment tout disposé à recevoir les opinions qu'elle ne manquera pas de susciter.


Un bloc monumental de calcaire assez bien équarri fut découvert en 1850 dans l'ancien cimetière de l'église Saint-Lubin de Suèvres (Loir-et-Cher) par l'antiquaire blésois Louis de La Saussaye (1801-1878); selon l'historiographie officielle du moins, car deux textes en font déjà mention en 1844 et 1849. La pierre fut transportée à grands frais au château de Blois pour constituer la pièce maîtresse des collections archéologiques du musée de la ville. Le monolithe fut dès son "invention" considéré comme une table dolménique sur laquelle, selon les préjugés scientifiques de l'époque, les gaulois célébraient leurs mystères sanglants tels que les décrivirent les auteurs antiques. On rêva longtemps sur la façon dont l'homme égorgeait l'homme, comme Caïn le fit d'Abel en un temps où, d'après quelques celtomanes avertis, la société n'était pas bien éclairée par les principes d'une vraie et saine religion.

Il faut dire que la pierre était d'un genre spécial: outre les cinq trous qui perforaient sa masse imposante, elle possédait sur l'une de ses faces une étrange gravure à trois carrés concentriques, figure dont on ne se souciait guère avant la découverte du monument bien qu'elle servît encore de tableau de jeu en Sologne et ailleurs, mais qui fit dire à Camille Florance (1846-1931) que la pierre était un monument d'une envergure exceptionnelle. On doit à l'archéologue blésois une description très détaillée et assez fidèle du monument, souvent citée:

"C'est un gros bloc de calcaire de Beauce à peu près rectangulaire sur toutes ses faces, dont la face principale est très lisse, polie même, autant que peut l'être le calcaire, sur laquelle est gravée un peu de travers, un dessin dont il va être question plus loin. Le bloc a 1m. 57 et 1m. 52 de hauteur, 0m. 92 et 0m. 95 de largeur, avec 0m. 66 d'épaisseur, ce qui représente près d'un mètre cube. Il est équarri assez grossièrement sur tous les côtés, sauf sur la face principale, plane et polie, ainsi que je l'ai dit; elle est divisée en deux parties: l'une, celle du haut, dans sa position actuelle, un peu plus épaisse que l'autre de deux centimètres environ, contient cinq trous espacés irrégulièrement et de dimensions différentes; ces trous ou cupules (sic) profondes ont une origine naturelle dans la pierre, mais leur ouverture a été certainement arrondie artificiellement; l'autre partie, celle du bas, un peu moins épaisse que celle du haut, contient le dessin dont il s'agit, représentant trois carrés concentriques, communiquant les uns avec les autres. Le premier carré, le plus grand, a 0m. 27 de côté; le deuxième 0m. 19 et le troisième 0m. 11; ils sont formés par une rainure cannelée de 0m. 010 de largeur et 0m. 003 de profondeur au milieu. Les rainures des carrés sont réunies et communiquent entre elles par d'autres cannelures, de mêmes dimensions, partant perpendiculairement du milieu de chaque côté du carré principal, pour aboutir au milieu du (coté du) carré central. De l'angle supérieur du grand carré, à gauche, et à l'angle inférieur du même côté, partent deux rainures plus larges, polies, moins bien gravées mais plus profondes, qui sont certainement des rigoles d'écoulement dans le puits qui était sous la pierre (sic), lesquelles, en suivant une ligne un peu courbe, s'en vont rejoindre l'une le bord gauche du bloc, l'autre le bord inférieur, où elles forment une échancrure. Les cinq trous ou cupules forment un cercle très peu régulier. La plus grande est celle qui est le plus proche du dessin, dont elle est séparée par une dépression voulue, linéaire, centrale et horizontale, d'un côté comme de l'autre; cette cupule a 0m. 150 de diamètre, le trou prend une direction oblique pour aller sortir au milieu de la face supérieure du bloc. La deuxième cupule, un peu moins grande, a 0m. 125 de diamètre, le trou s'en va sortir tout droit horizontalement par derrière, ou en dessous, quand la pierre était placée à plat. La troisième cupule, celle qui est presque au sommet, a 0m. 070 de diamètre, avec 0m. 170 de profondeur; la partie peu épaisse qui séparait cette cupule de l'extrême bord a été brisée dans ces dernières années, sans doute lors des réparations faites au bâtiment du château de Blois auquel la pierre était appuyée. La quatrième cupule à droite en haut, a 0m. 070 de diamètre avec 0m. 140 de profondeur. Enfin la cinquième et dernière cupule a 0m. 050 de diamètre avec 0m. 120 de profondeur (1)."


DES CERTITUDES FANTOMES

Grand spécialiste des enceintes gauloises à fossés, Florance introduisit en 1919 le concept de "triple enceinte" et, marchant sur les traces de César, assimila le modeste autel rustique à l'omphalos marquant le fameux locus consecratus druidique, c'est-à dire le centre sacré des Gaules. La thèse trouvera encore des adeptes fervents dans les années 1950. Le préjugé gaulois restera quand à lui attaché à la pierre jusqu'à la fin du XXe siècle, au moins dans la mémoire collective. Il n'y a guère aujourd'hui de publications où la "triple enceinte" de Suèvres ne soit rapportée à une main gauloise: j'ai montré ce qu'on pouvait penser de ces assertions, et d'autres encore non moins hasardeuses qui firent la carrière de ce très ambigu monolithe (2). On n'a jamais cessé à la vérité, gagné par les impressions que suscitaient ses fameux stigmates (et sa grâce très archaïque), de lui faire dire les théories scientifiques du moment, et bien qu'elle fût murée dans le silence des siècles (qu'on supposait innombrables), elle parla. Et l'on négligea trop souvent d'appliquer les règles les plus élémentaires de l'étude, de l'observation et de la vérification. La pierre avait-elle été trouvée, recouvrant presque la surface d'un puits situé dans l'enceinte présumée d'un ancien temple gallo-romain aujourd'hui disparu? Elle était donc placée dans le temple à l'époque romaine, car le puits était sûrement romain. Mais le puits n'a jamais été fouillé; on ne sait d'ailleurs même plus très bien où il se trouve aujourd'hui. Sur quoi se basait-on pour le qualifier de romain? Et dans cette hypothèse, comment pouvait-on affirmer que la pierre se trouvait déjà en place à l'époque romaine? La présence d'un établissement gallo-romain était-elle attestée par des fouilles ainsi que deux pierres dédicatoires incluses dans la maçonnerie de l'église? Le temple gallo-romain  avait sûrement été précédé par un lieu de culte plus ancien et la pierre était originellement un omphalos celtique. Mais les fouilles ne feront jamais état d'un matériel quelconque relatif à cette période.
La pierre pesait-elle plus de deux tonnes? C'était une pierre préhistorique, une ancienne table dolménique, peut-être réutilisée à l'époque proto-historique. Mais on ne connait aucun autre exemple de table dolménique qui fût équarrie et lisse à l'exemple de la pierre de Suèvres, et de surcroît, d'un format similaire. Possédait-elle des cupules profondes? Préhistorique encore... Or en 2003, Mme Janine Wagneur, archéologue du GERSAR, constata, au moyen de la pression d'eau d'un simple jet de jardin, que les trois présumées cupules étaient en fait des perforations obstruées par un mélange de terre et de cailloux. Cinq trous traversaient donc la pierre de part en part. On avait, en plus de 150 ans, négligé simplement de faire une vérification des plus élémentaires (3). De toutes façons, on ne croit pas depuis longtemps aux cupules ni aux perforations faites de mains d'homme: après Florance, les géologues y voient aujourd'hui des trous fortuits, des "cavités d'origine karstique" naturellement observables dans le calcaire de Beauce qui affleure largement sur la commune de Suèvres.
Au fil du temps, tous les observateurs s'étaient au moins accordés à penser que le monolithe était un témoin volumineux des temps passés, et qu'ils devaient être fort anciens. Ainsi lorsqu'en 1974 on eût fait le lit de la thèse gauloise (côté scientifique du moins) et qu'il fallut se résigner à classer l'inclassable, c'est tout naturellement qu'on lui trouva une place dans la très sérieuse nomenclature de l'Inventaire des mégalithes de France sous le curieux titre de faux dolmen de St-Lubin, fausse pierre à cupules, ménageant avec candeur la possibilité qu'il pût s'agir d'un vestige préhistorique tout en affirmant prudemment qu'il ne l'était pas. En 1990 la conservation du château de Blois formula une autre très consensuelle signification ludique et rituelle, ce qui n'était pas tellement plus explicite, mais avait au moins le mérite de prévenir toutes les éventualités.

Enfin, on est revenu aujourd'hui de tout ou presque, et la pierre est retournée à son point d'origine c'est-à-dire à Suèvres près de la petite église Saint-Lubin où elle semble avoir cessé de plaire. L'autel à sacrifices druidiques est entré dans le folklore de Loir-et-Cher et l'on ne fait plus guère mention de Florance. On reconnaît qu'en définitive, la gravure n'a peut-être pas été autre chose qu'un simple tableau de jeu de marelle, sans aucun lien direct avec le monument qui lui sert de support. Et celui-là une pierre monumentale dont on n'a pas encore trouvé l'usage pour lequel elle fut taillée. Et l'on se prendrait presque à regretter, devant tant de lucidité, les temps héroïques où l'abbé Morin (ancien curé de Suèvres et auteur des fouilles de 1850-1851) comptait trois trous là où il y en avait cinq, le Blésois Paul le Cour n'hésitait pas à voir en eux l'empreinte d'une main géante, sûrement atlantéenne... Bref, où l'imagination scientifique (ou ésotérique) n'était pas encore sacrifiée sur l'autel de la raison expérimentale... Mais justement, avait-on bien tout expérimenté?


EST-CE QUE NUL N'ENTRE ICI S'IL N'EST GEOMETRE?

Le texte et les illustrations qui vont suivre sont un résumé que j'ai souhaité le plus clair possible de travaux déjà anciens sur la pierre de suèvres et dont à vrai dire, je ne savais que faire. Il s'agit d'un exposé de faits -certes un peu déroutants peut-être- non d'une thèse; je me limiterai donc à de simples commentaires, laissant au lecteur le soin de conduire à terme ses propres réflexions. Ces notations sont toutefois tout entières sous-tendues par l'hypothèse d'une origine médiévale et artisanale de la marelle de Suèvres, qui ne peut à mon sens, nous allons le voir, avoir été gravée dans une simple intention ludique (même s'il n'est pas exclu qu'elle ait pu servir accessoirement de tableau de jeu) et comme telle peut être appelée "triple enceinte".
Elles laissent aussi entrevoir que la pierre elle-même n'est peut-être pas aussi ancienne qu'on l'a dit, même si je ne puis démontrer ce que je crois être un fait probable; pas plus que je ne peux véritablement expliquer les raisons pour lesquelles on se mit en peine de tailler, de graver et peut-être de percer un aussi curieux monument, ni à quel usage on l'employa véritablement. Mais avait-il seulement un usage pratique? Ayant acquis plus tard la certitude que que la "triple enceinte" était un objet architectural pour l'homme du Moyen Age, qu'il y était question de géométrie pratique et symbolique, j'ai pensé tout naturellement qu'une telle étude prenait tout son sens, en raison de la conception géométrique précise qui sous-tend le monument. J'utilise ici une géométrie simple, appliquée; il n'est donc pas questions de mensurations, mais de proportions et de déduction purement géométrique. Les constructeurs médiévaux ne procédaient pas autrement pour élaborer leur Trait. Les faits observés montrent que des principes de géométrie appliquée au moins familiers à l'homme médiéval ont présidé à l'élaboration de la pierre de Suèvres et de sa gravure; mais je ne puis toutefois prétendre que le tracé dont je me sers pour cette lecture soit exactement celui qui régla primitivement la mise en oeuvre du monolithe. 
Dès 1994, alors que j'étudiais géométriquement les tracés directeurs des plans de certains édifices religieux, j'entrepris d'appliquer cette méthode d'investigation, par le moyen des seules règle, équerre et compas, à la face gravée du monument, car un simple fait m'avait intrigué: pourquoi la marelle, puisqu'elle n'est qu'un jeu gravé un peu au hasard sur un support occasionnel, paraissait-elle placée sur l'un des axes de symétrie de la pierre? Je me procurai un bon cliché de la face gravée (cliché Damoye, publié par Rivard en 1958) afin de m'assurer que cette question avait seulement un sens. J'agrandis le document au double sur papier bromure au moyen d'un banc de reprographie, puis j'en fis par transparence une exacte transposition graphique qui servit de base à mon travail. J'inscrivis la pierre dans un rectangle sensiblement tangent aux zones saillantes ou convexes de ses bords, que je supposais avoir été les plus épargnées par l'érosion, et pensai qu'il pouvait restituer le format primitif de la pierre telle qu'elle fut concue et peut-être taillée. Je tracai donc les axes de symétrie de cette table idéale: l'un coïncidait avec la dépression centrale qui partage le monument, l'autre coupait effectivement la gravure en son milieu (Fig. 1 et 2). Cela pouvait bien être le fruit du hasard. A moins que la gravure n'occupât également, longitudinalement, une position remarquable.

rectangle-enveloppant-1-2-copie-3.JPG


En haut: Fig. 1. La face gravée de la pierre de Suèvres d'après une photographie. a: gravure de marelle; b: lignes courbes évoquant des rigoles; c: depression linéaire; 1, 2, 3, 4, 5: perforations.
En bas: Fig. 2. visualisation des axes de symétrie sur la base d'un rectangle enveloppant (dessins de l'auteur).




POSITION DE LA GRAVURE, TYPOLOGIE DE LA "TABLE"

Pour répondre à cette question, il fallait avant tout déterminer la nature du rectangle "enveloppant": était-ce une figure particulière, ou quelconque? Guidé en cela par l'expérience que j'avais acquise des plans d'édifices médiévaux, je tracai un carré englobant la gravure et de côté égal à la largeur du rectangle étudié, facilement obtenu au compas. J'en tirai les diagonales, et constatai que leur intersection coïncidait exactement avec le centre de la marelle (Fig. 3 et 4).

carre-3-4.JPG


Fig. 3 et 4: construction du carré et position de la gravure.



Je n'eus guère plus à chercher pour déduire géométriquement  le rectangle recherché de la diagonale du demi-carré, le cas est pour le moins assez typique: c'est l'un des modes de construction du rectangle d'or, rencontré parfois dans les plans d'édifices (Fig. 5). On remarque que dans cette construction, l'arc permettant de trouver le demi-côté du carré détermine simultanément, par son intersection avec la diagonale, le rayon du cercle où s'inscrit la marelle (Fig. 6).

rectangle-dor-5-6-copie-1.JPG

Fig. 5 et 6: détermination de la diagonale du demi-carré et construction du rectangle d'or. Visualisation du cercle où s'inscrit la gravure.


Ainsi la position et la dimension de cette même marelle sont exactement définies par les éléments strictement nécessaires au tracé du rectangle d'or de la "table", ce qui élimine à mon sens toute possibilité que ces simples constatations soient le fait du hasard. La pierre et la gravure forment de toute évidence un tout. Cela ne signifie peut-être pas qu'elles soient nécessairement exactement contemporaines, et (bien que je ne croie guère à une telle éventualité) on peut aussi penser que le graveur a pris connaissance des caractéristiques du support préexistant, et en tenir compte pour l'exécution de sa gravure. On voit, quoiqu'il en soit, combien les chances d'avoir à faire à un simple jeu de marelle sont faibles.
Je ne m'attarderai pas ici sur les caractéristiques du rectangle d'or: elles sont connues de tous et détaillées dans beaucoup d'ouvrages facilement accessibles. On peut toutefois rappeler que le rapport de sa longueur à sa largeur est égal à 1,618... c'est à dire le nombre d'or, ce qui justifie son nom. Ce nombre, bien qu'irrationnel, est connu dès l'Antiquité. Il règle une proportion considérée à la fin du Moyen Age et à la Renaissance comme la plus harmonieuse (elle sera dite "divine" par le moine Luca Pacioli). Cette proportion, ou symétrie, résulte du partage d'une droite en deux segments inégaux de telle sorte que la plus petite partie est à la plus grande, ce que la plus grande est au tout (moyenne et extrême raison). C'est donc une proportion dynamique, qualité que l'on retrouve dans le rectangle d'or: en ajoutant un carré de côté égal à sa longueur, on obtient un nouveau rectangle de même proportion, et ainsi de suite. La proportion dorée sera utilisée parfois en art et en architecture dans l'Antiquité et au Moyen Age, comme en attestent même quelques graffiti. On peut enfin noter pour la suite de notre étude qu'elle peut être facilement trouvée dans le pentagone régulier, qu'elle est naturellement contenue dans le pentagone étoilé, et qu'une approximation du nombre d'or à des fins pratiques est le plus couramment déduite du rapport 8/5 (=1,6000...).


POSITION HYPOTHETIQUE DES PERFORATIONS, REGLE DE LA GRAVURE

J'avais répondu à ma première question bien au-delà de ce quelle impliquait. Mais s'il était évident pour moi qu'un programme sous-tendait la fabrication de la pierre et de sa gravure, pouvait-on pour autant inclure dans une même logique d'intention tous les éléments de la face gravée, sans risquer la surinterprétation? J'ai pensé que oui, si cela s'accordait au modèle géométrique déjà établi. On jugera de la valeur de cet argument à la lumière des constats qui vont suivre: certains ont à mes yeux force de preuve, d'autres sont très hypothétiques mais ne remettent pas en cause la valeur des résultats précédemment obtenus, ce qui est déjà beaucoup.
Les géologues, après Florance, ont signalé que le calcaire de Beauce était parfois naturellement perforé. En va-t-il de même pour la pierre de Suèvres? La question se pose quand on remarque que l'organisation de quatre de ses cinq trous décrit approximativement un arc de cercle, et peut donc laisser croire à une intervention humaine, d'autant que ces trous ont visiblement été consciencieusement polis. Je décidai de m'en assurer, guidé de plus en cela par leur nombre total (cinq) s'accordant symboliquement à la nature du rectangle de la table (le pentagone étoilé contient naturellement le nombre d'or). On ne s'étonnera que j'établisse de tels rapprochements (qui peuvent effectivement paraître hasardeux à un observateur moderne) qu'à condition d'ignorer totalement la pensée arithmosophique antique et médiévale et sa pratique de représentation des nombres symboliques sous une forme figurée, ainsi qu'il ressort des textes et de l'iconographie. J'en ai livré un exemple dans les graffiti, à propos d'une "triple enceinte" marquée de douze points, dans une étude précédente publiée sur ce blog.
Ces cinq perforations de la pierre de Suèvres pouvaient donc parfaitement n'être qu'un simple procédé signalétique indiquant le nombre cinq, et par conséquent (puisque nous sommes en terrain géométrique) l'une ou l'autre des figures pentagonales qui évoquent, par leur constitution même, le nombre d'or réglant le monument. J'avais entre-temps testé un deuxième tracé par lequel on obtient couramment le rectangle d'or, cette fois-ci à partir de la diagonale d'un rectangle formé d'un double carré et d'un cercle tracé en son milieu, dont le diamètre est égal à la largeur du rectangle (Fig. 7).

double-carre-7.JPG

Fig. 7: construction d'un rectangle d'or à partir d'un rectangle de proportion 1x2.


J'appliquai ce tracé à la pierre de Suèvres et n'en conservai que le cercle, car je constatai que les perforations s'exprimaient sensiblement relativement à son centre et à sa circonférence. L'une d'entre-elles seulement n'était pas touché par le tracé. Toujours guidé par le symbolisme possible du nombre cinq, j'inscrivis dans ce cercle un pentagone régulier dont l'un des sommets coïncidait avec le centre de la marelle (Fig. 8).


pentagone-8.JPG

Fig. 8: construction d'un pentagone inscrit dans le cercle.


L'un des côtés du pentagone me donna très exactement l'axe diagonal de la gravure. Il fut dès lors probable, dans mon esprit, qu'un tracé directeur réglait les proportions de la "triple enceinte". Je n'eus guère à chercher et le déduisis d'un octogone étoilé, c'est à dire de deux carrés égaux emboités à 90° (Fig. 9), mais on peut aussi l'obtenir par d'autres moyens plus directs (Fig. 10). J'effectuai une vérification sur un relevé à échelle 1 de la gravure (Fig.11).

octogone-9.JPG

Fig. 9: la gravure construite sur un octogone étoilé.


traces-marelle--10-11.JPG

A gauche: Fig. 10. modes de construction de la gravure de Suèvres. En haut: sur une grille dérivée de l'octogone étoilé. En bas: avec le compas.

A droite: Fig. 11. Relevé par transparent de la gravure, avec son tracé directeur (en pointillé).


Je ne puis établir avec certitude que que les cinq perforations ont été creusées (peut-être n'étaient-elles originellement que de simples cupules) dans le but de signifier le pentagone, mais j'admets difficilement qu'il ait pu en être autrement. Leur coïncidence relative avec le cercle où s'inscrit le polygone plaiderait en faveur de cette thèse, qui en toute rigueur reste une conjecture, puisqu'une perforation échappe à la circonférence (même s'il est vrai qu'elle se trouve sur un côté du pentagone et sur le cercle inscrit dans ce même polygone) et que deux autres ne sont pas reliées par leur milieu à la circonférence et à son centre. La singularité de la cinquième perforation n'est pas complète puisque les quatre orifices sont également espacés entre eux, si l'on considère l'angle qu'ils forment deux à deux avec le centre du cercle. J'ai estimé la valeur de cet angle à 28°, mais je ne peux expliquer cette disposition, dont je crois cependant, d'après les constatations qui précèdent, qu'elle a  peu de chance d'être tout-à-fait arbitraire (Fig. 12).

angles-trous-12.JPG


Fig. 12: positionnement des perforations (hypothèse).



ENCORE DES INCONNUES

En résumé, on peut considérer que le tracé directeur de la face gravée de la pierre est fondé sur deux composantes essentielles, toutes deux centrées sur la "triple enceinte": l'une, simple, formant le "cadre" de la gravure (un rectangle d'or) et déterminant la position de cette dernière sur la "table" (par le carré nécessaire au tracé), l'autre double, réglant la morphologie (octogone) et l'orientation (pentagone) de cette même "triple enceinte" par rapport à l'axe de symétrie du rectangle. On a vu plus haut qu'un nombre (en l'occurrence figuré par les perforations) pouvait induire sa propre représentation géométrique. Comment ne pas considérer, à l'inverse, que les deux polygones régulant la "triple enceinte" (octogone et pentagone) signifient les nombres qu'ils contiennent (8 et 5), c'est-à-dire les termes du rapport 8/5 fréquemment retenu pour approcher pratiquement au plus près de la section dorée, qui rappelons-le, "mesure" le rectangle de la table (Fig. 13)?. Il me semble qu'il y aurait là, dans cet ensemble de la "table", une grande unité de conception, et si l'on retient cette hypothèse, on admettra facilement -s'il était encore nécessaire- que le seul désir de tracer un tableau de jeu n'a pu motiver pareil travail d'élaboration. Il me reste encore à signaler, avant de conclure sur ce point, qu'il est possible de trouver géométriquement à partir de cette construction les proportions exactes du rectangle définissant l'épaisseur de la pierre. Mais tout n'est pas dit pour autant par ce seul tracé, et nous avons vu qu'il reste des zones d'ombre. On peut citer encore ces deux lignes courbes qui partent des angles de la "triple enceinte" et qui furent assimilées par Florance à des rigoles d'écoulement...

rapport-8-5-13.JPG

Fig. 13: le rapport 8/5 dans la "table" de Suèvres.


Il a fallu, pour concevoir ce tracé, disposer de connaissances spécifiques qui, pour être élémentaires, ne sont pas (encore aujourd'hui) universellement répandues; et mettre en oeuvre des instruments de "mesure" dont tout à chacun ne dispose pas. Qui donc pouvait remplir strictement ces deux conditions sinon un artisan de la construction? Faut-il donc rapporter tout ou partie du monument de Suèvres aux ouvriers gallo-romains qui bâtirent l'ancien temple dédié à Apollon? Même si l'on ne peut éliminer complètement cette possibilité, l'absence quasi-complète de représentations de "triples enceintes" attestées pour cette période rend, à mon sens, plus vraisemblable l'hypothèse médiévale, plus simple et certainement mieux étayée. D'autant que certaines représentations de marelles et de "triples enceintes" sont, notamment au XVe siècle, construites sur des schémas régulateurs clairement identifiables, à l'instar de celle de Suèvres. Il y est même souvent question de pentagone (Fig. 14).

traces-regulateur-14.JPG

Fig. 14: tracés régulateurs de marelles ou de "triples enceintes" médiévales. A: graffiti de la tour "à bec" de Loches (relevé de l'auteur); B: le même conduit par un schéma basé sur la division régulière du carré. C: marelle tirée d'un traité des jeux du XVe s. (ms. B. N.). Le tracé directeur (en pointillé) est fondé sur le mode de construction du pentagone régulier. D: même tracé appliqué au plan du Temple, tiré de la Chronique universelle (1493). E: la "triple enceinte" du château de Gien (XVe s.) et son tracé directeur fondé sur la division régulière d'un rectangle 1x rac. de 2 (dessin de l'auteur, d'après une photographie).


Et l'on peut rappeler aussi que pour les gothiques, maçonnerie et géométrie sont des termes équivalents. Des pierres du format de celle de Suèvres peuvent-elles entrer dans la construction d'une église, d'un château, d'une citadelle? Cette enquête reste encore à mener. Si tel était cependant le cas, on ne s'expliquerait pas très bien la présence d'un  matériau de cette taille dans ce qui fut l'enceinte du cimetière de l'église St-Lubin, pour la construction de laquelle il n'eut manifestement aucune utilité. On ne peut donc manquer d'évoquer l'hypothèse funéraire qui fut avancée brièvement en son temps par Anthony Genevoix (1844). Il qualifia le monument de "tombe", comme le fera également l'abbé Guettée en 1850 (ce jugement chez ce dernier est ambigu: il nomma le monolithe "pierre tumulaire", mais est-ce au sens où les dolmens sont parfois des monuments funéraires?), parce que la pierre fut effectivement découverte dans l'ancien cimetière entourant l'église médiévale.Genevoix ajouta même que le monolithe avait été "soulevé tout récemment", ce qui laisse entendre à mon sens qu'il ne devait pas encore se trouver à l'emplacement où on le redécouvrira en 1850, c'est à dire sur le supposé puits romain (5). Le symbolisme eschatologique attaché à la Jérusalem céleste, dont la "triple enceinte" semble être une représentation schématique, conviendrait effectivement à un monument funéraire, et l'on peut citer plusieurs exemples où notre diagramme est étroitement lié à un tel contexte: j'ai déjà évoqué, dans une autre étude, l'enfeu gothique de l'ancienne commanderie johannite de Lavaufranche où de très nombreuses "triples enceintes" ont été peintes en décor; mais on pourrait parler aussi de cette "triple enceinte" gravée sur une des pierres entourant le squelette d'un moine, enterré sous le seuil du réfectoire de l'ancien prieuré de Saint-Cosme-lès-Tours, ou encore de celles figurant sur le panneau latéral du sarcophage destiné au fondateur/donateur de de l'église de Neuvy-Pailloux (XIIe s.) (6). Toutefois, cela n'explique pas qu'on ai dû avoir recours, comme nous l'avons vu, à un tel tracé préalable; et ne fait que déplacer dans le temps la question de la grande singularité du monument, vieux problème de Florance. Je crois toutefois, faute de mieux, cette hypothèse intéressante parce que simple et s'harmonisant à beaucoup d'égards avec un contexte sur lequel nous avons des informations fiables.

Quoiqu'il en soit, on a joué sur cette "table" de pierre, à la marelle peut-être, à un autre jeu sûrement: géométrique, mathématique, un jeu de maçon ou de tailleur de pierre par exemple, pourquoi pas, puisque certains graffiti du donjon de Loches ont permis d'établir qu'il existait (au moins localement) un lien possible entre les milieux médiévaux de la construction et la "triple enceinte"?  Ainsi le compas de l'appareilleur médiéval, compte tenu de ses dimensions (de 70 à 90 cm. de haut), me semble propre à effectuer une construction géométrique de la taille de celle de Suèvres. Il était, de plus, destiné à être utilisé sur le tas, non sur les feuilles de parchemin. Mais quel pouvait être le sens primitif d'un tel "jeu": symbolique? Technique? pédagogique?... ou les trois à la fois? Il est en tous cas certain que sa signification est liée pour une bonne part à celle de la "triple enceinte" (dont nous sommes bien loin d'avoir compris la totalité du sens), partie visible d'un dispositif qui, nous l'avons vu, trouve en elle son entière justification. Notons pour mémoire que, si l'on ne peut soupçonner l'homme du néolithique de connaissances euclidiennes, il ne s'ensuit pas que la pierre n'ait pas été extraite dans ces temps reculés ni utilisée (rituellement par exemple) sous une forme plus ou moins brute à diverses époques. Elle a pu aussi être retaillée et consacrée après la christianisation de la Gaule, puis gravée par un amateur de problèmes mathématiques et symboliques, en somme peut-être un héritier des Pythagoriciens. Elle a pu voir ses perforations élargies, recreusées à une époque ultérieure encore, alors que leur sens premier n'était plus connu... On peut supposer tant de choses que le songe de Florance semble bien ne jamais devoir s'achever... Qui a dit qu'il devait s'achever?



NOTES

(1) Bulletin de la Société d'Histoire Naturelle et d'Anthropologie de Loir-et-Cher, Beaugency, 1926,
pp. 689-691.

(2) Cf La pierre du songe ou l'invention de la triple enceinte, sur ce blog.


(3) Cette intéressante expérience, dont les résultats n'ont pas été publiés, eut lieu à Suèvres en juillet 2003. Les orifices ainsi dégagés possèdent une "sortie", voire deux, sur l'épaisseur de la pierre.


(4) Abbé Rivard, Histoire d'une prévôté, Suèvres "Ombilic des Gaules", Blois, 1958. Photographie hors-texte.


(5) Cf. A. Genevoix, Chorographie du département de Loir-et-Cher..., Blois, 1844, pp. 76-77. L'auteur note déjà que la pierre a pu par ailleurs servir d'autel sacrificiel. A. Prudhomme pense que le monolithe a pu être utilisée comme "pierre des morts" (cf. La mystérieuse pierre de Suèvres, dans Le loir-et-Cher à Paris, n° 108, nov. 2005.

(6) Documentation fournie par Christian Wagneur. Sur la "triple enceinte" du prieuré de St-Cosme,
cf. Bulletin de la Société Archéologique de Touraine, t. XXXIII, année 1962, Tours, p. 126.

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