Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

PAR FRANCOIS BEAUX

(avril 2011) 

 

Il m'a semblé indispensable qu'à travers une étude complète concernant la recherche ancienne et moderne sur la "triple enceinte" dans les pétroglyphes des abris rocheux du Bassin Parisien (où l'on sait qu'elle fut gravée en nombre considérable), le point de vue de l'archéologue vienne compléter utilement l'optique plus spécifiquement iconologique et étroitement contextualisée proposée jusqu'alors sur ce blog au sujet de cette figure. A titre de chercheur, notamment aux côtés de Christian Wagneur qui fut l'un des membres fondateurs du Groupe de recherche, d'Etude et de Sauvegarde de l'Art Rupestre (GERSAR), nul n'était mieux placé que François Beaux, ex vice-président de cette association et ancien responsable de la revue Art Rupestre (1), pour assumer la rédaction d'une telle étude. Le texte qui va suivre est un travail inédit dans sa forme proposé tout spécialement aux lecteurs de ce blog, que son auteur en soit donc vivement remercié.

 

Hervé Poidevin.

 

 

Un ensemble de quatre-vingt triples enceintes gravées dans les cavités des rochers de grès du sud de l'Ile-de-France a été étudié, aboutissant à la notion de gravures relativement jeunes compatibles avec une datation d'époque médiévale.

 

LES GRAVURES DE FONTAINEBLEAU

 

Le massif de Fontainebleau, situé au sud de Paris, est grossièrement contenu dans un polygone rejoignant Melun, Fontainebleau, Nemours, Malesherbes, Rambouillet et La Ferté-Alais (Fig. 1) et correspond essentiellement à l'ensemble géologique de sables et de rochers de grès stampiens dits "de Fontainebleau". Les rochers, disposés en platières horizontales ou morcelés en chaos s'écroulant dans les pentes, sont particulièrement riches en cavités naturelles de dimensions très variables, dont certaines présentent volontiers des gravures pariétales. On parle alors d'abris gravés, terme préférable à celui d' abris ornés qui, par définition comprendrait aussi des peintures, si rares en cette région.

 

fig-1-massif.jpg Fig. 1: situation schématique du Massif de Fontainebleau. 

 

Un bilan effectué en 1999 faisait état dans ce massif de 1120 cavités comportant des gravures, faisant de cet ensemble, en quantité de gravures, le deuxième de France après celui de la Vallée des Merveilles et du Mont Bégo.

Effectuées dans les zones tendres du grès à différentes époques par frottement ou abrasion à l'aide d'objets durs (silex, grès dur, métal), les gravures comprennent essentiellement des sillons rectilignes, isolés, diversement regroupés, souvent associés en faisceaux parallèles ou convergeants, pouvant se recouper perpendiculairement en grilles. D'autres figures, à caractère symbolique, apparaissent çà et là: cruciformes, étoiles, rouelles, carrés, arbalétiformes ou autres. Assez rares sont les figures végétales, animales ou anthropomorphiques.

Parmi les gravures dérivées du carré ou du rectangle, une place particulière doit être ménagée à une figure composée de trois enceintes concentriquesà bords parallèles le plus souvent complétées par la présence de médianes, lesquelles s'interrompent presque toujours au niveau de l'enceinte centrale, figure qui réalise ce que l'on nomme parfois "marelle" mais de préférence "triple enceinte" (Fig. 2).

 

fig-2-grotte-moreau.jpg 

Fig. 2: triple enceinte typique gravée sur le sol de la Grotte Moreau (Larchant, 77). 

 

A/ HISTORIQUE DES DECOUVERTES DE TRIPLES ENCEINTES

(les chiffres entre parenthèses et en italiques renvoient à la bibliographie)

 

En 1868, H. Martin présente une note dans les Mémoires de la Société d'Emulation Scientifique du Doubs, décrivant "une petite grotte dont les parois sont couvertes de figures gravées profondément" à Ballancourt (Seine-et-Oise, 91) au lieu-dit Le Mont. C'est la première mention de gravures dans le massif de Fontainebleau.

D'autres découvertes d'abris ornés seront mentionnées à la fin du XIXe siècle mais il faut attendre Georges Courtry pour effectuer les premières études, et publier en 1904 (18) un relevé des gravures d'une des roches de Souzy-la-Briche (Seine-et-Oise), parmi lesquelles figure une marelle constituée de trois rectangles concentriques que l'on peut nommer "triple enceinte" (Fig. 3).

 

fig-3-courtry-1904.jpgFig. 3: relevé des gravures de la grotte de Souzy-la-Briche par G. Courtry, publié en 1904. La triple enceinte, bien que rectangulaire et ne possédant qu'une médiane partielle, est parfaitement identifiable.

 

En 1909, E.-C. Florance fait remarquer la similitude existant entre cette marelle et la gravure figurant sur une pierre découverte à Suèvres en 1849 et déposée dans la cour du château de Blois, ainsi qu'à celle gravée sur un cachet d'oculiste gallo-romain trouvé à Villefranche-sur-Cher en 1860.

Auguste Mallet, qui découvrit et étudia plusieurs abris gravés en vallée de l'Essonne vers la fin de la même époque, interprètera en 1910 la triple enceinte de Souzy-la-Briche comme étant le plan d'un dolmen, celui de Janville tout proche, et attribuera les gravures de l'abri au Néolithique (32).

Un peintre canadien fixé à Montigny-sur-Loing, Frédéric Ede, cherchant un motif d'aquarelle en forêt de Fontainebleau, découvre au Mont Aiveu en 1911 une roche-abri couverte de gravures parmi lesquelles figurent deux triples enceintes gravées verticalement (Fig. 4) qu'il rapproche de celles signalées par E.-C. Florance (21). Passionné par ces gravures rupestres, F. Ede découvrira de nombreux autres abris ornés, étendant les connaissances en ce domaine vers le sud de la forêt et la région de Larchant (77).

 

fig-4-a-mont-aiveu.jpg 

 

fig-4-b-mont-aiveu.jpg 

Fig. 4: les deux triples enceintes du Mont Aiveu (forêt de Fontainebleau, 77). 

 

Le comte de Saint-Périer, châtelain de Morigny près d'Etampes relate en 1912 la découverte d'une roche à pétroglyphes à Molineux (91) dans laquelle il décrit des quadrillages qui, à son avis, ne sont que des jeux. Ce n'est que bien plus tard que deux de ces quadrillages seront reconnus comme étant des triples enceintes (47). De même G. Courtry publie en 1912 une étude dans laquelle il ne voit dans les marelles, lui aussi, qu'un jeu.

Vers 1917-1918, Georges Lasserre effectue des recherches dans la région de Milly-la-Forêt et découvre au sud-ouest de Moigny-sur-Ecole une cavité qui sera baptisée "La Roche au Violon" en raison d'une gravure très profonde évoquant la forme de l'instrument de musique. Mais ce n'est qu'en 1976, lors de l'étude de la grotte par une équipe du GERSAR, que parmi l'ensemble des gravures de l'abri sera observée une triple enceinte, incomplète du fait de la desquamation de la roche, mais certaine (34).

Vers 1948, fouillant une grotte de Nanteau-sur-Essonne (77), James Baudet décrit une triple enceinte sous un remplissage archéologique constitué par des industries à bifaces. Au terme de nombreuses publications, trop souvent incomplètes, cet auteur verra dans la triple enceinte une figure préhistorique qu'il fait remonter à l'extrême fin du Paléolithique et qu'il considère comme commune à Fontainebleau dans les phases graphiques mésolithiques et néolithico-protohistoriques (1-2). Il lance d'ailleurs un appel aux préhistoriens, ethnologues et historiens pour lui communiquer des renseignements au sujet de la "marelle", accompagnant cette demande d'un croquis de triple enceinte (3).

Quant à Henri Poupée, il reconnaît que cette figure se retrouve à différentes époques, même au Moyen-Age (46).

Dans les mêmes années, Jean Poignant se passionne à son tour pour les gravures de Fontainebleau, et le 12 mars 1949, alors qu'il examine le plafond de l'Auvent des Maréchaux au Coquibus (Milly-la-Forêt, 77), son fils Pierre revient en courant d'une exploration. Il vient de découvrir, toute proche, une cavité qui dépassait en richesses toutes les cavités connues du père: la Grotte du Cavalier, qui doit son nom à une gravure de cheval monté par un personnage portant heaume, écu et épée (45). Parmi les très nombreuses gravures qui couvrent les parois, se trouve, réalisée sur une partie plafonnante, une superbe triple enceinte (Fig. 5).

 

 fig-5-cavalier.jpg

 

Fig. 5: triple enceinte plafonnante de la Grotte du Cavalier (Milly-la-Forêt, 91). 

 

En septembre 1950, le même Jean Poigant découvre à la Roche au Diable (Larchant, 77) la Grotte Moreau, nommée ainsi du fait d'un graffiti figurant à l'entrée (45), cavité où cinq triples enceintes sont gravées (Fig. 2).

Les compagnons du GAL (Groupe Archéologique de Lardy, 91) relatent en 1972, sous la plume de Raymond Mouret (33), la découverte par Louis Martin du Trou Martin, grotte gravée du Rocher Billard à Auvers-Saint-Georges (91), dans lequel une très belle triple enceinte voisine, en traits de la même facture, avec des motifs d'inspiration médiévale.

Louis Girard trouve et décrit en 1973 l'abri Leuillet à Boissy-aux-Cailles (77) (27), très richerment décoré et où figure, au plafond là encore, une gravure de triple enceinte assortie de la date de 1656, de facture très similaire.

En mai 1974, Jean Galbois, président du Groupe Archéologique de Fontainebleau (GARF), expose en public le résultat des recherches menées par son groupe dans le massif de Fontainebleau en ce qui concerne les gravures (20). 400 sites sont fichés, dont 64 à Larchant (77). Il précise que les "marelles" y sont très nombreuses et pose la question de la signification de cette figure que l'on retrouve "dans la vallée du Nil depuis 3850 BP, chez les Romains, aux Indes du XIIIe siècle ou dans les églises du XIIe avec chaque fois une symbolique différente".

En 1974 toujours, Gilles Tasse présente une thèse, qui ne sera publiée qu'en 1982, consacrée aux Pétroglyphes du Bassin Parisien, utilisant tout particulièrement une grande nouveauté, des moyens informatiques (50). Parmi les relevés de 50 abris gravés choisis arbitrairement figurent plusieurs triples enceintes. De cette thèse, qui conclura que "les gravures les plus usées ont des chances d'être les plus anciennes", il sera surtout retenu des mesures statistiques concernant justement l'usure des gravures mais aussi d'autres facteurs, mesures qui serviront de comparaison dans l'étude des triples enceintes qui sera effectuée plus tard (6).

L'année 1975 voit tout d'abord la fondation du Groupe d'Etude, de Recherche et de Sauvegarde de l'Art Rupestre (GERSAR) par Christian Wagneur, Jean Galbois, Gérard Nelh, Bernard Quinet, Alain Sénée, Pierre Thorant et Jean Poignant (45). Leur domaine d'étude dépassera largement le massif de Fontainebleau, mais la triple enceinte constituera l'une de leurs préoccupations importantes.

Ce groupe participe à l'organisation d'une exposition et surtout d'un colloque sur les gravures de Fontainebleau qui aura lieu du 17 au 19 mai 1975. parmi les interventions, il faut remarquer celle de Christian Wagneur durant laquelle il effectuera une synthèse sur la diffusion de la triple enceinte à travers le monde (53), mais ne s'étendra pas sur ses aspects dans le massif de Fontainebleau.

Par la suite, le GERSAR publiera dans son bulletin de nombreux articles dans lesquels sont citées ou décrites diverses triples enceintes du massif ou d'ailleurs. Pour s'en tenir à celles de Fontainebleau, il faut retenir:

1976: Philippe Ronceret découvre dans les Côtes de Courances (Coquibus, Milly-la-Forêt, 91) plusieurs abris gravés dont un contient une triple enceinte noyée dans un ensemble de sillons.

1977: le GERSAR dans son étude de la Roche au Violon (Moigny-sur-Ecole, 91) relève une triple enceinte incomplète du fait de desquamation de la roche, mais certaine. Une autre étude (22) montre un abri du parc d'Augerville (Orville, 45) où sont présentes quatre triples enceintes (Fig. 6).

 

 fig-6-augerville-te.jpg

Fig. 6: les quatre triples enceintes du Parc d'Augerville (Orville, 45). Relevé: GERSAR 1973. 

 

1977 toujours: E. Boeda publie dans Gallia-Préhistoire les relevés de l'abri des Louveries (Saclas, 91) dans lesquels figure une belle triple enceinte (16).

1978-1979: plusieurs triples enceintes sont décrites par le GERSAR en forêt de Fontainebleau (77): celle de l'abri de la Vente Franchard, les deux du Mont Aiveu déjà observées par Frédéric Ede en 1911 (Fig. 4), et les deux gravées dans des abris aux Couleuvreux (23, 24, 25).

1980: Pierre Thorant, publiant sur les abris du Fond de la Vallée (Buthier, 77), relève une double enceinte dans l'abri F (51). Photographiée en lumière rasante quatre ans plus tard, une troisième enceinte, centrale, apparaîtra sur les clichés (Fig. 7).

 

fig-7-fond-vallee-f.jpg 

Fig. 7: triple enceinte de l'abri F du fond de la Vallée (Buthiers, 77), photographiée en lumière rasante. 

 

1983: le GERSAR publie le relevé d'un abri fraîchement découvert par Pierre Warcolier au Bois Vaublas (Le Vaudoué, 77), où figure une triple enceinte aux médianes prolongées jusqu'au centre et donc formant une croix. Dans la même publication l'inventeur de l'abri pense que, si la croix de la triple enceinte n'est pas effectivement tracée, c'est qu'elle y est virtuellement présente (26) et, s'appuyant sur un document maçonnique dont il ne donne pas les références, y voit les reférences d'une Jérusalem céleste, du moins une démarche intériorisée...

1984: ayant pris connaissance par les confrère du GERSAR de l'existence de 65 triples enceintes dans le massif de Fontainebleau, nous abordons leur étude en les visitant toutes, les relevant chacune sur polyéthylène et les photographiant. Un premier article est publié (6), d'analyse portant sur leurs paramètres morphologiques, leurs variations graphiques, leur répartition géographique et leur orientation, leur inclinaison, leur usure, leurs possibilités ludiques pour définir leurs caractéristiques principales. Nous concluons qu'il s'agit d'une population de gravures relativement récentes, à contenu principalement symbolique et proposons une datation qui pourrait ne pas remonter au-delà du Moyen Age. Ce travail sera détaillé et complété plus bas.

1985: Georges Nehl publie un article sur la Grotte du Renardeau (Rocher Chambos, Valpuiseau, 91) dans les relevés duquel figurent deux triples enceintes (39).

1986: Alain Bénard et Alain Senée (12) décrivent une triple enceinte au Fond de Saint-Martin (Gironville-sur-Essonne, 91), et Georges Nelh (40) une autre à la grotte Boussaingaut (Boigneville, 91).

1987: Bénard et Senée (12) relèvent deux triples enceintes dansd l' Abri des Rochers (Saint-Sulpice-de-Favières, 91).

1988: depuis notre étude de 1984, seize nouvelles triples enceintes sont venues compléter l'inventaire; une nouvelle étude relate les modifications éventuelles apportées statistiquement à leurs caractéristiques mais les conclusions ne seront pas très différentes (7).

De 1989 à 1997, au moins sept autres triples enceintes seront découvertes mais n'ont pas encore été intégrées dans l'étude (13, 14, 19, 29, 31, 56).

 

 

B/ ETUDE DES TRIPLES ENCEINTES DU MASSIF

 

La question de la signification de la triple enceinte a été posée dès le début des premières découvertes dans le massif. Quelques hypothèses ont été évoquées au cours de l'historique: jeu, plan d'un dolmen, symbole chrétien ou maçonnique. Bien d'autres hypothèses furent proposées de bouche à oreille. James Baudet par exemple prétendait qu'elles étaient orientées, non pas vers le nord actuel, mais vers le nord de l'époque où elles avaient été tracées et situait leurs réalisations les plus anciennes à un Paléolithique plus ou moins précis en fonction de l'écart d'angle entre les deux directions, tout en affirmant sa présence, selon les fouilles, jusqu'à la protohistoire.

Mais avant de comprendre "pourquoi", il était important de savoir "comment".

Pour approcher la problématique de la triple enceinte, nous avons pensé que l'analyse des conditions dans lesquelles on la trouvait, de la façon dont elle était répartie, placée, gravée, orientée, usée, ou dans quel contexte elle se présentait permettrait de fournir des renseignements susceptibles d'apporter des éléments de compréhension. C'est donc par un abord archéologique et statistique que nous avons entrepris une enquête portant sur 80 de ces figures dont nous avions connaissance.

Chaque triple enceinte a été localisée, mesurée, relevée sur calque et photographiée. Sa situation dans l'abri, sa disposition, la pente du panneau où elle était gravée, son orientation géographique, les variations de sa morphologie, la facture, la profondeur et l'usure de ses traits ont été notés. Un tableau-inventaire résumant les principaux paramètres de toutes ces triples enceintes a été publié dans Art Rupestre (6 et 7).

 

 DEGRE DE CERTITUDE

 

Une triple enceinte est certaine lorsqu'elle est complète, comprenant donc trois enceintes, carrées ou le plus souvent rectangulaires, et quatre médianes s'interrompant presque toujours au niveau de l'enceinte centrale. Ainsi 42 triples enceintes de la série étaient complètes.

Certaines figures sont incomplètes, car partiellement usées ou desquamées, ou inachevées, ou surchargées d'autres gravures mais la finalité en semble bien indiscutable: 34 triples enceintes, malgré leurs manques, pouvaient être ainsi qualifiées de certaines.

Enfin six figures soit mal dessinées, soit dont une enceinte manquait du fait de surcharges, ont été retenues comme vraisemblables et intégrées à l'étude. Par contre un certain nombre de figures malformées ou trop mal dessinées que nous nommons "fausses triples enceintes" ont été éliminées. Il est cependant possible que, parmi ces dernières, une intention du graveur de réaliser une triple enceinte ait été réelle mais le dessin fort mal compris.

 

REPARTITION GEOGRAPHIQUE

 

Les 80 triples enceintes retenues pour l'étude se répartissent assez bien dans le massif de sables et grès de Fontainebleau, suivant en cela la densité des abris gravés (Fig. 8): fig-8-carte-te-copie-1.jpgFig. 8: répartition des triples enceintes dans le massif de Fontainebleau (carrés noirs) et des abris ou groupes d'abris gravés (points noirs). 

 

 

La présence de 18 triples enceintes sur la commune de Larchant est à mettre en relation avec la quantité d'abris gravés répartis sur le territoire de cette commune, la plus riche du massif puisque 105 y ont été dénombrés. Initialement, cette concentration nous avait étonnés et nous avions tenté de mettre en relation la triple enceinte avec le pèlerinage médiéval à Saint-Mathurin, où étaient menés "les possédés, les épileptiques, les déments, les femmes même dans lesquelles le démon de méchanceté avait élu domicile, tous ceux enfin qui étaient malades de corps ou d'esprit..." (C. Olivier Edwards, 1933, Grandeur et décadence de Saint-Mathurin de Larchant, H. Didier, Paris, p. 8). Nous imaginions ainsi de pauvres pèlerins conduisant un des leurs à la Collégiale, s'abritant dans l'une ou l'autre des nombreuses cavités présentes à proximité du village et y gravant, horizontalement donc face au ciel, un symbole de demande de protection aux puissances supérieures (6). Cette hypothèse a beaucoup perdu de sa crédibilité lorsqu'un deuxième lot de triples enceintes nous a fait mieux recentrer la répartition de cette figure vers les vallées de l'Ecole et de l'Essonne (7).

 

FACTURE DU TRAIT, USURE

 

 Comme l'essentiel des gravures du massif, et à l'exception d'une figure réalisée par martelage ou de quatre autres trop usées pour laisser apparaître leur technique d'exécution, toutes les autres ont été effectuées par frottement d'un objet dur creusant des sillons plus ou moins rectilignes, étroits ou larges, superficiels ou profonds, aux bords réguliers et aux extrémités le plus souvent effilées. L'homogénéité du trait de la gravure est à noter, bien que l'enceinte extérieure soit volontiers plus large et profonde. Certaines triples enceintes ont été plus ou moins partiellement regravées en traits plus épais, ou certains de leurs traits utilisés dans la constitution d'une figure voisine ou superposée.

Une moyenne de la largeur des traits a été déterminée pour chaque triple enceinte après mesure des largeurs minima et maxima. L'ensemble des moyennes a été réparti en classes empruntées et comparées à celles de G. Tasse (50):

 

tableau-moyenne-largeur-trait.jpg 

 

 L'essentiel des triples enceintes est donc gravé en traits dont la largeur moyenne est inférieure à 1 cm et entre dans la catégorie des gravures fines à moyennes, des traits plus épais étant moins fréquents que sur un ensemble indistinct de gravures.

L'usure des traits a été appréciée selon les critères utilisés par G. Tasse, montrant que les triples enceintes sont surtout d'usure faible à moyenne, donc un peu moins usées que dans l'ensemble témoin:

 

tableau-degre-d-usure.jpg 

Par ailleurs le degré d'usure d'une gravure dépend de son exposition aux intempéries ou aux passages d'êtres vivants, en particulier lorsqu'elles sont situées sur le sol d'un abri. Cette exposition a été appréciée, toujours selon les critères de G. Tasse, montrant que les triples enceintes sont nettement plus exposées:

 

tableau-degre-d-exposition.jpg 

Exécutées en traits fins à moyens donc aptes à disparaître plus rapidement, les triples enceintes seraient donc un peu moins usées tout en étant plus exposées et semblent donc appartenir à une population de gravures relativement plus jeune.

 

VARIATIONS GRAPHIQUES ET ASSOCIATIONS

  

Une rigueur modérée semble avoir présidée à l'élaboration de ces gravures. Le plus souvent rectangulaires, la forme carrée y est plus rare avec seulement 8 cas. Des maladresses sont responsables d'irrégularités de concentricité des enceintes ou d'absence de parallélisme des côtés avec de nombreux graphiques en trapèze voire en losange. De même des variations de proportions des enceintes peuvent s'observer, certaines enceintes centrales étant très grandes, ou au contraire franchement plus petites, ou certaines enceintes médianes non toujours équidistantes des deux autres. Toutes ces variations semblent liées au fait que les gravures étaient tracées à main levée sur des surfaces plus ou moins planes et dans des conditions de confort pas toujours idéales. Ce qui comptait, c'était de représenter une triple enceinte, bien reconnaissable même de nos jours.

Certains détails viennent parfois compléter le schéma classique. Quelques médianes se prolongent légèrement dans l'enceinte centrale, ce qui paraît lié à une relative imprécision du geste du graveur. Très rarement ce prolongement aboutit à la formation d'une croix centrale, mais lorsque celle-ci se trouve présente, dans plusieurs cas elle paraît avoir été gravée secondairement comme le prouve le manque d'alignement rigoureux avec les médianes dans 4 cas. Tentative de christianisation secondaire?

La présence de diagonales est exceptionnelle ou incomplète et douteuse, celle d'une cupule centrale rare (3 cas), celle de cupules creusées aux angles unique.

Des figures de même facture de trait ou de facture différente sont parfois associées: carré, rectangle, triangle, grille complexe, double enceinte.

Très particulière est la présence ou l'association avec la marelle simple, carré orné de ses diagonales à la façon d'un drapeau anglais (Fig. 9). Ainsi 30 triples enceintes se trouvent en présence de cette marelle sur le même panneau, soit 37,5 %. Si des relations, déjà observées ailleurs, existent entre ces deux figures, elles paraissent réelles mais restent encore mal expliquées.

 

fig-9-dame-jouane-21.jpg 

Fig. 9: association d'une marelle simple et d'une triple enceinte (Massif de la Dame Jouane, Larchant, 77. 

 

DIMENSIONS

 

Par souci de simplification, seule a été étudiée la plus grande longueur de chaque triple enceinte. Celles-ci se répartissent entre 9 et 40 cm avec un maximum entre 16 et 18 cm. Plus de 90 % se situent entre 12 et 26 cm (Fig. 10). 

Au-dessous de 9 cm, il devient techniquement peu facile de graver une figure complexe comme la triple enceinte. Au dessus de 30-35 cm, la difficulté est de trouver une surface suffisamment grande, plane et de préférence non gravée. Par ailleurs ces dimensions, compte tenu de tout autre facteur, sont compatibles avec celles d'un jeu.

 

fig-10-te-dimensions.jpg 

Fig. 10: histogramme de répartition de la plus grande longueur de 80 triples enceintes 

 

 

ORIENTATION GEOGRAPHIQUE 

 

Un grand axe est facilement déterminé pour une figure rectangulaire. Pour les figures carrées, lorsque l'une des médianes n'était pas personnalisée par un prolongement et même une gravure d'étoile, l'axe le plus proche du nord a été choisi. Ainsi l'orientation de chaque figure par rapport au nord magnétique 1983-1987 a été mesurée, y compris lorsqu'elles étaient plafonnantes (Fig. 11). Seule une triple enceinte gravée sur une paroi verticale n'a pas été prise en compte.

 

fig-11-te-orientation.jpg

 

Fig. 11: orientation par rapport au nord magnétique du grand axe de 79 triples enceintes. 

 

Les orientations se répartissent donc assez bien dans toutes les directions et les triples enceintes ne présentent pas d'orientation privilégiée (le maximum apparent entre 320° et 350° n'est pas statistiquement significatif).

 

PLANEITE ET INCLINAISON

 

Les graveurs semblent bien avoir recherché des surface relativement planes, puisque 14 triples enceintes seulement se trouvent sur des surfaces plus ou moins convexes, concaves ou irrégulières.

La recherche de plan proche de l'horizontale est aussi un élément du choix des graveurs. Il a en effet été mesuré l'angle de la plus grande pente (Fig. 12) d'où il ressort que 60 triples enceintes (75 %) sont gravées sur un plan inférieur à 20 % par rapport à l'horizontale et que 7 seulement sont plafonnantes.

 

fig-12-te-inclinaison.jpg 

Fig. 12: histogramme de répartition des angles de plus grande pente des triples enceintes. 

 

Une confirmation de cette notion est fournie en comparant la situations des triples enceintes avec celle des gravures observées par G. Tasse (50):

 

tableau-situation-gravures.jpg 

POSSIBILITES LUDIQUES

 

Que le schéma de la triple enceinte ait été utilisé comme support à un jeu de pions est attesté depuis le Moyen Age. Ainsi figure-t-il en 1283 dans le Livre des jeux d'Alphonse X ou dans le Roman d'Alexandre par Jean de Grise en 1340 et bon nombre de triples enceintes à travers le monde peuvent ressortir de cette utilisation.

En ce qui concerne les triples enceintes rupestres du massif de Fontainebleau, leurs dimensions et leur disposition sur des plans proches de l'horizontale pourraient évoquer aussi la pratique d'un jeu. Cependant ces deux caractères ne suffisent pas à affirmer la finalité ludique de cette figure.

En effet, la pratique d'un jeu de pions mobiles nécessite une surface sffisamment horizontale sous peine de voir les pions glisser, et nous admettons qu'au-delà de 10° d'inclinaison, il serait difficile de jouer. Ainsi seules 39 triples enceintes du massif conviendraient.

D'autre part il s'agit d'un jeu de réflexion pratiqué à deux personnes, lesquelles doivent pouvoir s'installer correctement et séjourner à proximité de la figure. Une notion d'inconfort voire d'inaccessibilité élimine ainsi 15 triples enceintes parmi celles qui conviendraient. La pratique du jeu n'est donc possible que sur 24 triples enceintes (30 %) et l'on doit admettre que 70 % de ces figures ont été tracées pour d'autres raisons que ludiques. Un symbole se camouflerait sous l'aspect d'un jeu?

 

CARACTERISTIQUES DES TRIPLES ENCEINTES RUPESTRES DU MASSIF

 

 Les 80 triples enceintes rupestres du massif de Fontainebleau étudiées ici constituent donc un ensemble relativement homogène de gravures:

-Par leur morphologie constituée de trois enceintes emboîtées, rectangulaires plus souvent que carrées, et de quatre médianes s'interrompant au niveau de l'enceinte centrale. La quasi-absence de diagonales est à remarquer.

-Par leurs dimensions comprises pour 90 % d'entre elles entre 12 cm et 26 cm.

-Par leur exécution, pour la majorité d'entre elles en traits fins à moyens.

-Par la relative jeunesse de leur population lorsque l'on étudie l'usure compte tenu de leur exposition.

-Par la recherche comme support de surfaces relativement planes et les plus proches de l'horizontale, les triples enceintes situées sur des parois surplombantes étant finalement assez rares (7,8 %).

-Par l'absence d'association constante ou caractéristique avec d'autres figures. Seule est à souligner l'association fréquente avec la marelle simple que l'on retrouve dans 37,5 % des cas, de façon encore inexpliquée.

-Par leur absence d'orientation géographique particulière.

-Par l'absence dans 70 % des cas de possibilités ludiques réelles.

De part leurs dimensions et leurs dispositions, les triples enceintes évoquent donc un jeu mais le plus souvent inutilisable en tant que tel. Des raisons symboliques ont donc très certainement présidées à leur élaboration.

 

POSSIBILITES DE DATATION

 

Une datation stratigraphique mettant en relation directe une gravure de triple enceinte et un niveau archéologique précis eût constitué un élément de datation majeur qui n'a, en fait, jamais été observé dans le massif.

Pourtant James Baudet a décrit une triple enceinte "sous un remplissage constiué par une industrie à bifaces" (2) dans une grotte de Nanteau-sur-Essonne (91) qu'il avait fouillée en 1948, cavité inventoriée par le GERSAR sous le nom de Moulin Roisneau 3. En compagnie de Jean Poignant, nous nous y sommes rendus en 1984 et avons bien retrouvé une triple enceinte, mais gravée sur une banquette rocheuse surplombant très nettement la fouille de Baudet dont le niveau supérieur était clairement indiqué par la disparition des lichens recouvrant la paroi. Nulle triple enceinte n'apparaissait dans le fond de cette fouille, constitué de sable et de blocs rocheux fragmentés (Fig. 13).

Rapprocher une figure gravée en dehors de l'espace fouillé d'un niveau archéologique nous a paru excessif et ne permettait certainement pas d'attribuer la triple enceinte à un Paléolithique quelconque, ni à aucun des niveaux observés. Par ailleurs aucune des affirmations de James Baudet décrivant la triple enceinte comme "commune à Fontainebleau dans les phases graphiques mésolithiques et néolithico-protohistoriques" n'a jamais été démontrée dans ses publications.

En pratique, aucune triple enceinte du massif ne peut actuellement être attribuée avec certitude à la préhistoire.

 

fig-13-te-baudet-1948.jpg 

Fig. 13: grotte de Moulin Roisneau 3. Le niveau du sol avant la fouille de 1948 est encore visible du fait de la différence de couleur des lichens de la paroi droite, gravée et dont la base des gravures disparaissait dans le sable. 

 

D'autre part il ressort de notre étude que les triples enceintes du massif font partie d'une population de gravures relativement jeunes du fait de leur usure faible à moyenne, compte-tenu de leur degré d'exposition aux divers agents érodants.

Enfin deux triples enceintes se distinguent par la présence d'éléments permettant de les situer chronologiquement. La première est celle du Trou Martin à Villeneuve-sur-Auvers (91) qui est gravée dans un ensemble de même facture où l'on reconnaît un personnage casqué et muni d'une lance, un écu à croix de Savoie, un fer à cheval et trois croix latines cupulées, contexte évoquant assez clairement l'époque médiévale (Fig. 14).

 

fig-14-rocher-billard-4.jpg 

Fig. 14: triple enceinte du Trou Martin (Villeneuve-sur-Auvers, 91) et son contexte médiéval. 

 

La deuxième triple enceinte, gravée au plafond de l'abri Loeuillet à Boissy-aux-Cailles, est accompagnée du millésime de 1656 ou 1658 (Fig. 15).

 

fig-15-loeillet-te.jpgFig. 15: triple enceinte de l'Abri Loeuillet (Boissy-aux-Cailles, 77) et le millésime l'accompagnant. 

 

Loin d'être définitivement décisif et sous réserve de découvertes ultérieures, un faisceau d'arguments converge donc vers une origine historique des triples enceintes rupestres du massif de Fontainebleau et nous accepterions l'idée qu'elles aient été gravées à l'époque médiévale.

 

 

PLACE DES TRIPLES ENCEINTES DE FONTAINEBLEAU

 

 Dans une périphérie plus ou moins lointaine du massif de Fontainebleau, un certain nombre de triples enceintes sont gravées sur des monuments, des églises, des châteaux ou dans les milieux carcéraux.

La première, découverte par Christian Wagneur, se trouve à l'hospice Saint-Séverin de Château-Landon (77), gravée à 4 m de hauteur sur un pilier de la chapelle de la Vierge, bâtie au XVIe siècle. Retaillée et abrasée, cette triple enceinte semble avoir été tracée sur un bloc de pierre du chantier, vraisemblablement à titre de jeu, avant que le bloc ne soit taillé et mis en forme pour la construction puis mis en place dans l'appareil du pilier (Fig. 16). Le fait d'avoir laissé la triple enceinte apparente procède-t-il d'une intention particulière? Superstition, demande de protection, prophylaxie, apotropaïsme?

 

fig-16-chateaulandon.jpg 

Fig. 16: Christian Wagneur devant la triple enceinte de Château Landon (77). 

 

Le même phénomène se retrouve sur un pilier du caquetoir de l'église de Chatenoy (77), du XIIe siècle, où une triple enceinte finement gravée puis abrasée et recoupée peut s'observer.

A proximité des ruines de l'église de Yèvres-le-Châtel (45), terminée au début du XIIIe siècle puis saccagée durant les guerres de religion, se trouve un calvaire sur une marche duquel une demie triple enceinte est gravée. Un réemploi des pierres de l'église a certainement été effectué pour construire ce calvaire, et là aussi la triple enceinte a été laissée apparente.

Dans l'allée centrale dallée de l'église  romane de Rumont (77) se trouve gravée au sol et usée par le passage et les desquamations une triple enceinte incomplète mais certaine.

Le château de Blandy-les-Tours (77) recèle deux triples enceintes. L'une, complète, se trouve gravée verticalement sur un crépi intérieur de la tour des Gardes, près d'une fenêtre aménagée au XVIe siècle à l'emplacement d'une ancienne meurtrière. L'autre, incomplète et seulement vraisemblable, est gravée sur la face supérieure d'un banc de pierre situé, lui aussi, près d'une ancienne meurtrière aménagée. Sa disposition au milieu du banc fait penser à un jeu.

Une borne en grès d'une rue d'Etampes (91), autrefois plantée dans une dépendance du Palais Royal et actuellement déposée au musée local, supporte une grande triple enceinte gravée verticalement.

Dans les souterrains de Provins (77), qui servirent de carrière de terre à foulon au Moyen Age, trois triples enceintes sont gravées verticalement et ont été photographiées (54).

Plus lointaines, trois triples enceintes sont figurées dans les cachots du palais synodal de Sens (89), construit au XIIIe siècle sous le règne de saint Louis. Si l'une est tracée au sol en un endroit recevant un rai de lumière par un soupirail et fait penser à un jeu, les deux autres sont gravées verticalement sur le mur d'un autre cachot.

Plus lointaines encore seraient les triples enceintes gravées sur les rebords de caquetoirs de l'église d'Escolive-Sainte-Camille (89) (XIe-XIIe siècles), de plusieurs églises romanes de la forêt d'Othe (Moussey et Saint-Aventin, 10) ou celle gravée à une époque indéterminée sur un polissoir néolithique entreposé dans la cour du musée des Beaux-Arts de Troyes (10).

Plus au sud, dans le bassin de la Loire, de nombreuses triples enceintes, qui ne seront pas détaillées ici, sont figurées sur bâtiments ou églises, d'autres sont gravées sur des églises normandes, d'autres dans la Creuse, d'autres dans l'Est à Notre-Dame-de-l'Epine près de Châlons-en-Champagne ou à Marmoutiers en Alsace... Quelques-unes sont indatables, mais la plupart se trouvent sur des bâtiments médiévaux.

Les triples enceintes rupestres du massif de Fontainebleau se trouvent donc entourées d'un halo, peut-être clairsemé ou lointain mais réel, de triples enceintes gravées sur des monuments. Doit-on isoler les premières et séparer ces deux lots? Il semble plus logique de penser que des intentions similaires ont présidé à leur élaboration, indépendamment du support sur lequel elles ont été gravées: monuments pour les unes, rochers de grès pour les autres. Tout se passe comme si les parois des abris gravés du massif, bien que supportant des gravures remontant souvent à la préhistoire, n'avaient fait que relayer l'absence de monuments pour recueillir des triples enceintes -ou d'autres symboles- que l'on ressentait le besoin de figurer.

De plus, parmi les triples enceintes périphériques régionales citées ici et hormis celle, indatable, gravée sur un polissoir, toutes sont attribuables à une époque qui s'étend du XIe au XVe siècle et peuvent être qualifiées de médiévales. Il serait alors peu logique d'isoler chronologiquement les triples enceintes rupestres de leurs consoeurs environnantes en leur attribuant des datations notoirement plus anciennes, préhistoriques par exemple.

 

 

APPORTS A LA COMPREHENSION DE LA TRIPLE ENCEINTE

 

Qu'elle soit réalisée sur la roche d'un abri gréseux ou sur un monument, la triple enceinte est une figure assez stéréotypée. malgré ses dimensions et la recherche de surfaces proches de l'horizontale compatibles avec un jeu, ses possibilités ludiques ne sont réelles que sur 30 % des triples enceintes du massif de Fontainebleau. Dans tous les autres cas elle se présente comme une figure symbolique du fait de l'impossibilité de l'utiliser réellement comme support à un jeu.

Symbole d'appartenance à une société secrète? Les trois enceintes emboîtées peuvent représenter les trois stades d'initiation que comportent souvent une telle société: candidat, initié puis maître. les quatre médianes correspondraient aux quatre chemins ou séries d'épreuves subies par les membres pour s'intégrer à la société ou pour accéder au stade supérieur, et peuvent donc s'interrompre une fois parvenues à l'enceinte centrale: le maître est, et n'a nullement besoin d'être éprouvé. Citons les Templiers, les Francs-maçons, les Compagnons, d'autres encore... Le problème est qu'aucune société secrète, dont les symboliques ont souvent été publiées, n'a encore revendiqué ce symbole de façon bien claire!

Figure didactique destinée à enseigner la façon de dessiner un pentagone par exemple? Une étude d'Hervé Poidevin est assez convaincante à ce sujet, mais ne s'applique que dans le cas de la pierre de Suèvres, exposée aujourd'hui près de l'église Saint-Lubin de la commune. On imagine mal utiliser pour cela une triple enceinte plus ou moins bien tracée parmi un ensemble gravé souvent confus dans une cavité souvent étroite, mal éclairée et au plancher irrégulier. Mais le symbole didactique demeure et pourait s'apparenter à un signe de reconnaissance de Compagnons bâtisseurs par exemple.

Figure apotropaïque destinée à demander une protection aux instances supérieures? Malgré l'existence de triples enceintes du massif très inclinées voire plafonnantes, nous avons noté que 75 % de ces figures étaient gravées sur des plans inférieurs à 20 %, c'est-à-dire plus ou moins proches de l'horizontale. Si le carré symbolise classiquement la terre chargée de ses pauvres humains et le cercle les puissances célestes, les disposer face à face, le carré regardant le ciel, peut-être interpréter comme une invocation ou demande de protection des premiers aux seconds. Mais pourquoi trois enceintes lorsqu'un seul carré suffirait? De plus cette notion d'horizontalité n'est pas respectée lorsque les triples enceintes sont figurées verticalement sur des murs de Sologne, ou réutilisées et disposées de façon apparente dans des façades comme s'il s'agissait d'invoquer une protection.

En fait, l'abord archéologique entrepris dans l'étude des triples enceintes rupestres du massif de Fontainebleau apporte certes un abondant matériel d'étude concernant cette figure mais fournit peu d'explications quant aux motivations qui ont amené les graveurs à l'exécuter. Il n'en reste pas moins que ces données sont objectives et devront être intégrables dans toute tentative de proposition de signification de cette figure qui continue à questionner bien des chercheurs.

D'autres angles d'abord doivent être envisagés -et sont en cours de réalisation- comme l'étude des documents historiques occidentaux, particulièrement ceux du Moyen Age, période qui apparaît de plus en plus à certains chercheurs comme probable quant à l'utilisation du symbole de la triple enceinte, ou comme l'étude des documents orientaux tant il est vrai que l'on doit rapprocher cette figure de certains motifs peints sur tankas tibétains (Fig. 17), ou du plan de l'un des temples d'Angkor par exemple, et que les relations culturelles et spirituelles entre Occident et Orient à des époques éloignées sont encore bien mal connues. Les routes de la soie n'étaient-elles que commerciales?

 

fig-17-kalachakramandala.jpg 

Fig. 17: Kalachakramandala contemporaine. 

 

 

NOTE de l'introduction:

 

(1) François Beaux écrivit de nombreux articles sur les gravures rupestres des forêts domaniales de Fontainebleau et de Larchant. Il est également l'auteur de la mise en valeur et de l'inventaire des gravures rupestres du Queyras, membre du conseil d'administration des Amis de la Forêt de Fontainebleau et ancien responsable de la revue La voix de la forêt.

 

 

ELEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES:

 

1. BAUDET James, 1949, Les cavités ornées et les enceintes de S. & O. et S. & M., SPF  1949, p. 329-331.

 

2. BAUDET James, 1950, Les industries des grottes ornées de l'Ile-de-France, Congrès Préhistorique de France, 1950 (1952), p. 120-125.

 

3. BAUDET James, 1950, A nos collègues ethnologues et préhistoriens, SPF 1950, p. 492-493.

 

4. BAUDET James, 1950, L'art rupestre préhistorique de l'Ile-de-France, Institut Français d'Anthropologie,

4e fasc., N° 71, p. 18-22.

 

5. BAUDET James, 1954, L'importance de l'art graphique du sud de l'Ile de France dans l'Ancien continent, Soc. Royale Belge Anthropologie et Préhistoire, T. LXV, p. 1-12.

 

6. BEAUX François, 1984, La triple enceinte dans le massif de Fontainebleau, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 23, p. 76-93.

 

7. BEAUX François, 1988a, Inventaire complémentaire des triples enceintes du massif de Fontainebleau, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 31, p. 116-125.

 

8. BEAUX François, 1988b, L'art rupestre dans le golfe de Larchant (77), Larchant, 10000 ans d'histoire, catalogue expo château de Nemours, Versailles, p. 74-90.

 

9. BEAUX François, 1991a, La grotte des Orchidées, La Voix de la Forêt, Bull. des Amis de la Forêt de Fontainebleau, N° 1991/1, p. 26-33.

 

10. BEAUX François, 1997, Une seconde triple enceinte au Rocher Cassepot (Fontainebleau, 77), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 44, p. 9-11.

 

11. BENARD Alain & SENEE Alain, 1985, A propos d'une triple enceinte, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 25, p. 118.

 

12. BENARD Alain & SENEE Alain, 1986, Les abris ornés du Fond de Saint-Martin (91, Gironville-sur-Essonne), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 26, p. 13-24.

 

13. BENARD Alain & SENEE Alain, 1987, Les abris ornés des Rochers (91, Saint-Sulpice-de- Favières), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 28, p. 5-11.

 

14. BENARD Alain, 1993a, Les abris ornés du Normont à Rochefort-en-Yvelines (78), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 38, p. 7-18.

 

15. BENARD Alain 1993b, A propos de la Grotte à la Peinture, note de lecture, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 38, p. 44-49.

 

16. BOEDA Eric, 1977, L'abri orné des Louveries (Saclas, 91), Gallia Préhistoire, T. 20, fasc. 2, p. 343-347.

 

17. COURTRY Georges, 1902, Sur les signes rupestres de Seine-et-Oise, Congrès de Montauban du 8 août 1902, Ass. Franç. d'Avancement des Sciences, p. 1-4, 4 fig.

 

18. COURTRY Georges, 1904, Les pétroglyphes de Seine-et-Oise, BSPF 1904, p. 345-351.

 

19. DECANTES Pascal, 1993, Les abris ornés du Rocher de Milly, Forêt Domaniale de Fontainebleau, 77, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 37, p. 11-17.

 

20. DOIGNON Pierre, 1974, compte-rendu de la conférence de Jean GALBOIS du 25 mai 1974, La République de S. & M. du 4 juin et BNVL 1974, p. 92.

 

21. EDE Frédéric, 1911, Une roche à gravures dans la forêt de Fontainebleau, SPF 1911, p. 207-216.

 

22. GERSAR (attribué à Georges NELH), 1977, Un groupe d'abris ornés du Loiret, 45, Orville, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 6, p. 73-78.

 

23. GERSAR (attribué à Georges NELH), 1978a, Les abris ornés des Gorges de Franchard, 77, Fontainebleau, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 8, p. 63-69.

 

24. GERSAR (attribué à Georges NELH), 1978b, Les abris ornés du Mont Aiveu et du Long Rocher, 77, Fontainebleau, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 9, p. 81-90.

 

25. GERSAR (attribué à Georges NELH), 1979, Les abris ornés du Cuvier et des Couleuvreux, 77, Fontainebleau, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 11, p. 69-75.

 

26. GERSAR (attribué à Georges NELH), 1983, L'abri orné du Bois Vaublas, 77, Le Vaudoué, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 20, p. 31-32.

 

27. GIRARD Louis, 1973, L'abri Leuillet à Boissy-aux-Cailles (77), Gallia Préhistoire T. 16, 1973/2, p. 333-343, 12 fig.

 

28. HINOUT Jacques, 1989, Art schématique des abris du Bassin Parisien, SPF, 1989, p. 184-196 (ou aussi Archéologia, Le temps de la Préhistoire, 1989, p. 184-196).

29. HINOUT Jacques, 1993, Grotte "à la Peinture" (Seine-et-Marne), lieu-dit Les Dégoûtants à Ratard, Préhist. et Protohist. en Champagne-Ardenne, N° 17, p. 25-57.

 

30. HINOUT Jacques, 1997, Grotte aux Carriers à Larchant (77), lieu-dits "Les Crottes au Fer", Bull. du Groupe Archéol. de Seine-et-Marne, N° 35-38, p. 9-16.

 

31. JACQUET Joël, 1984, Les gravures rupestres du massif de Fontainebleau, Bicolore, revue des laboratoires Roussel (diffusion médicale uniquement), N° 204, p. 30-35.

 

32. MALLET Auguste, 1910, Etude des pétroglyphes et de leur signification dans la région des grès de Fontainebleau, BSPF, T. VII, p. 420.

 

33. MOURET Raymond, 1972, Découverte du Trou Martin, Les compagnons du GAL, Bull. du Gr. Archéol. de Lardy, N° spécial été, 1972, 20 p.

 

34. NELH Georges, 1977, La Roche au Violon (91, Moigny-sur-Ecole), Bull. du GERSAR N° 4, p. 13-16.

 

35. NELH Georges, POIGNANT Jean & WAGNEUR Christian, 1979b, Les abris ornés des environs de Milly-la-Forêt (91), Cahiers du GERSAR N° 1, 60 p.

 

36. NELH Georges, 1981b, Datation des gravures rupestres du massif stampien: les thèses de M. J. L. Baudet, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 17, p. 45-53.

 

37. NELH Georges & POIGNANT Jean, 1983b, Les abris ornés du massif des Trois Pignons, Cahiers du GERSAR N° 4, 106 p.

 

38. NELH Georges, 1984, La grotte Leroy à Roncevaux (77, Buthiers), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 22, p. 5-22.

 

39. NELH Georges, 1985, La grotte du Renardeau au Rocher Chambos (91, Valpuiseau), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 25, p. 81-96.

 

40. NELH Georges, 1986, La grotte Boussaingault (91, Boigneville), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 26, p. 25-42.

 

41. NELH Georges, 1987, complément d'inventaire du massif des Trois Pignons, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 28, p. 42-50.

 

42. NELH Georges, 1988, La grotte des Orchidées à la Touche aux Mulets (77, Fontainebleau), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 30, p. 21.

 

43. PIERRET B., 1954, Etude sur les grottes ornées de Fontainebleau, Spelunca, annales de spéléologie III, T. V, fasc. 4, p. 5-22.

 

44. POIGNANT Jean, 1976, Propos sur les marelles, Bull. du GERSAR N° 3, p. 61-64.

 

45. POIGNANT Jean, 1995, Histoire des recherches sur l'art rupestre de l'Ile-de-France, Cahiers du GERSAR (regroupement de 16 articles publiés dans le bulletin du GERSAR entre 1977 et 1985).

 

46. POUPEE Henri, 1948, Remarques sur les gravures rupestres et la topographie préhistorique du massif de Fontainebleau, Bull. de la Société Préhistorique, p.260-263.

 

47. SAINT-PERIER René de, 1912, Découverte d'une roche à pétroglyphes à Moulineux (18), BSPF, 1912, p. 74-83, 4 fig.

 

48. SCHMIDT Pierre, 1974, Archéologie et gravures rupestres dans le massif de Fontainebleau, Les cahiers spéléologiques de Lorraine, N° 4, p. 33-53.

 

49. SENEE Alain & BENARD Alain, 1983, L'abri orné du Puy Sauvage (91, Baulne), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 21, p. 61-66.

 

50. TASSE Gilles, 1982, Pétroglyphes du Bassin Parisien, XVIe complément à Gallia Préhistoire, CNRS, 188 p., nombreuses figures et relevés.

 

51. THORANT Pierre, 1980, Les rochers de Roncevaux (77, Buthiers), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 15, p. 85-90.

 

52. TOTAL ARCHEOLOGIE, 1975, L'auvent Marie König à Moigny (91), Total Archéologie N° 3, p. 11-18.

 

53. WAGNEUR Christian, 1975, Marelles et triples enceintes, communication au Colloque de Fontainebleau sur l'art rupestre, compte-rendu d'après notes de J. Poignant.

 

54. WAGNEUR Christian, 1995, La mystérieuse triple enceinte, Inventaire, document photocopié de 98 pages, non publié.

 

55. WAGNEUR Christian & NELH Georges, 1976, Abris ornés du Coquibus (91, Milly-la-Forêt), Bull. du GERSAR N° 1, p. 5-8.

 

56. WAGNEUR Janine & WAGNEUR Christian, 1989, La grotte du Pas des Sangliers aux Longs Vaux (91, Milly-la-Forêt), Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 33, p. 71-75.

 

57. WARCOLIER Pierre, 1983, La triple enceinte druidique, Art Rupestre, Bull. du GERSAR N° 20, p. 33-34.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cette page

Repost 0